Aux côtés de Matteo Garrone, Paolo Sorrentino est sans nul doute l'auteur incarnant le mieux le renouveau du cinéma italien. Mais si l'un et l'autre ont obtenu la reconnaissance définitive à Cannes, en 2008, avec, respectivement, Gomorra et Il Divo, ils ont ensuite connu des fortunes diverses, le premier doublant la mise avec Reality tandis que le second s'enferrait dans une bouffonnerie américaine, ce This Must Be the Place dont l'on aura surtout retenu le look grotesque de Sean Penn.
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Aux côtés de Matteo Garrone, Paolo Sorrentino est sans nul doute l'auteur incarnant le mieux le renouveau du cinéma italien. Mais si l'un et l'autre ont obtenu la reconnaissance définitive à Cannes, en 2008, avec, respectivement, Gomorra et Il Divo, ils ont ensuite connu des fortunes diverses, le premier doublant la mise avec Reality tandis que le second s'enferrait dans une bouffonnerie américaine, ce This Must Be the Place dont l'on aura surtout retenu le look grotesque de Sean Penn. Deux ans plus tard, La Grande bellezza (lire critique page 22) vient remettre les pendules à l'heure, célébrant joliment le talent, tape-à-l'oeil mais incontestable, du réalisateur napolitain. Sorrentino y retrouve son acteur fétiche, l'irrésistible Toni Servillo, pour leur quatrième film en commun (il fut notamment l'inoubliable Giulio Andreotti de Il Divo) et ce qui ressemble aussi à un retour aux sources de son cinéma. "J'ai beaucoup apprécié mon séjour aux Etats-Unis et ma collaboration avec Sean Penn, explique-t-il en guise de préambule à une conversation détendue, mais j'ai eu le sentiment qu'il me fallait revenir en Italie. Pour des raisons personnelles, d'abord, parce que je suis paresseux et que je préfère rester chez moi, même si ce film s'est révélé beaucoup plus fatigant que le précédent. Mais aussi parce que, en toute honnêteté, je n'ai jamais eu l'intention de tourner plus d'un film aux USA, n'ayant jamais qu'une histoire à y raconter. Je préfère travailler en Europe parce que j'y suis en terrain connu." En l'occurrence, c'est à Rome que le réalisateur a choisi de planter sa caméra, une ville dont la beauté irradie l'écran comme pour mieux se dérober ensuite, tandis que l'on y suit les déambulations, physiques autant que mentales, de Jep Gambardella, un mondain portant beau ses 65 ans, tout en se laissant gagner par un sentiment proche de la désabusion que chantait Nino Ferrer. "J'ai toujours noté des anecdotes sur une multitude de choses liées à Rome, avec l'idée que cela puisse devenir un film. Le personnage de Jep Gambardella, qui est en quelque sorte le témoin de ce monde, en a été le ciment."Incarné par un époustouflant Servillo -"je pense savoir parfaitement ce dont il est capable, mais il réussit chaque fois à me surprendre. A chaque nouveau film, je me demande où il va bien pouvoir aller"-, ce dernier est un être paradoxal, jouisseur revenu de tout, et surtout de lui-même, que sa quête de la grande beauté, sujet pressenti de ce qui aurait dû être son second roman, a conduit à flirter avec le vide. Et le film de lui emboîter le pas, sa progression dramatique se confondant avec le cheminement intérieur du personnage. "Pour moi, beauté et cinéma sont des synonymes, lâche le réalisateur. Mais le cinéma n'a pas pour fonction d'encore souligner ce qui est communément admis comme étant magnifique. Sa tâche est d'aller trouver la beauté dans la laideur, d'aller la chercher là où on ne s'attendrait pas à la voir se nicher. Les Italiens sont obsédés par la beauté, et peut-être mon film est-il une tentative de raconter la relation les unissant à cette beauté. Mais ils sont aussi susceptibles de l'abîmer ou de la flétrir." Ce qui renvoie, d'une certaine façon, à la matrice même d'une oeuvre aux contours baroques et même pompiers, et où sous les ors point le spectre de la faute de goût, en une tension assurément stimulante... L'errance désabusée de Gambardella emmène aussi le film en terrain existentiel, jouant avec le néant -"Si Flaubert a échoué à écrire un livre à ce propos, comment y arriverais-je?", se justifiera l'écrivain frustré - et interrogeant le sacré. "Quand on commence à se poser des questions sur le sens des choses, on finit généralement sur ce terrain", sourit Sorrentino, dont La Grande bellezza sonde, non sans finesse, ce qui s'apparente à la pauvreté spirituelle. C'est dire aussi combien, dans sa texture comme dans ses traits les plus outrés, son cinéma n'est pas sans évoquer celui de l'un de ses illustres prédécesseurs: l'ombre, bienveillante, de Federico Fellini n'en finit plus de balayer l'écran, dans un spectre allant de La Dolce Vita, référence incontournable qui verrait Servillo emboîter le pas à Marcello Mastroianni, à Roma. "J'ai sans aucun doute été influencé par les films de Fellini, mes préférés étant La Dolce Vita, Roma, Otto e mezzo, Amarcord et Juliette des Esprits, énumère le réalisateur. Roma et La Dolce Vita sont des oeuvres que l'on ne peut faire semblant d'ignorer lorsqu'on se lance dans un film comme celui que j'ai voulu faire. J'ai toutefois veillé à m'en tenir autant que possible à distance, et je n'ai certainement pas cherché à les imiter. Ce sont des chefs-d'oeuvre, et les chefs-d'oeuvre ne s'imitent pas. Mais je suis bien sûr flatté par ces comparaisons..." On le serait à moins. Témoignant d'une incontestable maturité artistique, La Grande bellezza apparaît aussi comme un aboutissement dans le parcours de son auteur, un film qui aurait pu, tout autant, s'intituler Sorrentino Roma...RENCONTRE Jean-François Pluijgers, À Cannes