DE THOM JONES, ÉDITIONS ALBIN MICHEL, TRADUIT DE L'ANGLAIS (USA), 386 PAGES.
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DE THOM JONES, ÉDITIONS ALBIN MICHEL, TRADUIT DE L'ANGLAIS (USA), 386 PAGES. Aux Etats-Unis, la nouvelle n'est pas un roman au rabais. C'est un genre sacré qui a ses fines gâchettes. Parmi elles, Thom Jones. Inscrit à la même école buissonnière qu'un Chuck Palahniuk ou qu'un Craig Davidson, cet ancien Marine pratique une littérature coup de poing, pleine de fureur, de larmes et de cris. Il n'écrit pas, il cogne avec les mots, les asperge d'essence et leur boute le feu. L'espoir et la lumière ne percent que rarement à travers l'épais rideau de sa conscience cabossée. Ces écrivains qui tirent à vue sur le rêve made in USA, l'Europe les adore. Pas seulement parce qu'ils mettent du baume sur notre jalousie, mais surtout parce qu'ils distillent la folie ordinaire avec un dépouillement stylistique que nos esprits cartésiens et labyrinthiques sont bien en peine de reproduire. Adepte des courtes distances, Jones ne fait pas pour autant dans la précipitation. Il laisse infuser longtemps le thé noir de sa philosophie désenchantée pour en faire ressortir l'amertume. Trois recueils entre 1993 et 1999, à 40 ans bien sonnés, et puis basta. Il place bien encore quelques textes dans des revues choisies, mais semble s'être entiché du cinéma, pour le meilleur (une adaptation de Larry Brown) et pour le pire (un scénario sur le Vietnam pour Bruce Willis). Un changement de cap de plus dans une vie à multiples facettes. Et une nouvelle démonstration que chez les Anglo-Saxons, l'écriture n'est pas un sacerdoce, mais un sas de décompression. Après avoir pris le souffle de la déflagration de ses 2 premiers brûlots, Le pugiliste au repos et Coup de froid, le lecteur francophone qui a l'estomac bien accroché peut se rincer le gosier avec une nouvelle rasade de 12 nouvelles à 80 degrés. Ça commence fort avec l'histoire de Kid Dynamite, petit gars qui se verrait bien faire des étincelles sur les rings malgré le désintérêt de sa mère et les sarcasmes de son beau-père. Il ne ménage pas sa peine, enfilant sans grogner les séances d'entraînement alors qu'il s'apprête à affronter un balèze qui l'a allongé un an plus tôt. Il n'en sortira pas indemne... Comme à son habitude, Jones alterne le chaud et le froid. Et fait bouillir lentement le lait des petites et grandes souffrances. Le jeune héros ne boxe pas tant pour la gloriole que pour voir un peu de fierté briller dans les yeux de sa mère... Changement de décor radical ensuite avec cette brochette de Marines qui vont jouer à saute-mouton sur 3 nouvelles. On les cueille en goguette au Mexique pendant une perm arrosée et décadente. On les retrouve, l'adrénaline au bord des lèvres, dans l'enfer de la jungle vietnamienne. Puis à travers le souvenir hypnotique de l'un d'entre eux, qui tente de renouer avec l'excitation et le danger en bravant les océans à la nage. Le style est cru, incisif et en même temps fleuri comme un cimetière un jour de Toussaint. On sent la chair cramée, on visualise la trouille. La suite est à l'avenant, entre humour noir et sirop âcre, comme dans ce portrait de loser fini et camé qui se persuade que sa névrose est bien plus grave que le cancer de sa mère et est prêt à tout, mais vraiment à tout, pour continuer sur la même pente savonneuse. Un vrai jeu de massacre alliant la virilité rêche d'un Raymond Carver et le délire amniotique d'un Hunter S. Thomson. Alléluia! LAURENT RAPHAËL