La présence de l'absence. C'est le sillon de cette thématique inépuisable, douloureuse et bouleversante, que creuse la série Derrière le soleil de Pauline Beugnies. On n'en connaît pas de plus pertinente, de plus vibrante. On songe d'emblée au film Nostalgie de la lumière du réalisateur Patricio Guzmán. Tout comme le Chilien qui lie le ciel et la terre -les télescopes géants qui scrutent les étoiles pour y glaner des bribes de notre passé tout autant que les veuves qui remuent le sol aride à la recherche des ossements des disparus-, la photographe carolo fait sentir l'insoutenable menace, précise et diffuse, pesant sur les victimes, frontales ou collatérales, de la ...

La présence de l'absence. C'est le sillon de cette thématique inépuisable, douloureuse et bouleversante, que creuse la série Derrière le soleil de Pauline Beugnies. On n'en connaît pas de plus pertinente, de plus vibrante. On songe d'emblée au film Nostalgie de la lumière du réalisateur Patricio Guzmán. Tout comme le Chilien qui lie le ciel et la terre -les télescopes géants qui scrutent les étoiles pour y glaner des bribes de notre passé tout autant que les veuves qui remuent le sol aride à la recherche des ossements des disparus-, la photographe carolo fait sentir l'insoutenable menace, précise et diffuse, pesant sur les victimes, frontales ou collatérales, de la répression. Une vidéo donne à voir le témoignage d'Eslam, jeune homme de 27 ans à la beauté d'icône, retenu pendant 122 jours par l'Agence nationale égyptienne de sécurité. Le caractère d'incommunicabilité de la relation entre la victime et le bourreau y apparaît dans toute son horreur: "Dites-moi ce que vous voulez" versus "On sait tout". Impossible de sortir indemne de ce témoignage. Plus loin, c'est le grand format d'une fenêtre s'ouvrant sur Le Caire qui émeut. Cette ville grouillante perçue depuis l'intimité d'un salon, dans lequel le regardeur sait qu'il manque un être, semble une botte de foin dans laquelle chercher une aiguille. L'incertitude, sans doute la plus redoutable des pressions psychologiques que l'on peut exercer sur un individu, est palpable au fil des portraits, images rephotographiées et autres scènes du quotidien. Et puis il y a cet inexorable effacement à l'oeuvre, l'oubli malgré soi comme corollaire de la disparition... Ces contours qui deviennent flous. Découvrir le travail documentaire de Pauline Beugnies au BPS22, espace dédié à l'art contemporain, interpelle. En passer par une autre forme que le pur photojournalisme s'est forcément présenté à la manière d'un défi pour l'intéressée. Un défi assorti d'un constat terrible: envoyées à différents magazines pour publication, ses images de la situation politique égyptienne ont été refusées car "trop engagées". Dans ce contexte, l'invitation de l'institution dirigée par Pierre-Olivier Rollin est l'occasion de s'adresser à un autre public afin de propager la prise de conscience. Une nouvelle liberté donc, que la réalisatrice de Still Alive a parfaitement exploitée. En variant les formats, en ne craignant pas d'avoir recours au beau, en présentant des documents annexes -certificats de décès, carnets de notes...-, la substance de Derrière le soleil sensibilise peut-être comme jamais. C'est sans doute pour cette raison que la découverte de l'accrochage se fait idéalement en deux temps. D'abord sans la moindre médiation -il n'y a pas de cartel pour grever la charge émotionnelle de ce qui est montré-, ensuite avec le guide du visiteur entre les mains. Il résulte de la scénographie une incroyable proximité -"eux c'est nous", "ceux qui ont disparu manquent à l'humanité"-, débarrassée de l'encombrant attirail médiatique classique dont on connaît la propension à déformer le monde arabe. Sous Nasser, on disait des victimes de disparitions forcées qu'elles passaient "derrière le soleil". À nous de convoquer la lumière. Cela peut commencer avec le trouble inspiré par une image.