Dans le paysage hollywoodien contemporain, David Fincher fait office de surdoué. S'il a le sens de l'efficacité chevillé à la caméra, le réalisateur de Fight Club a toujours eu le chic pour y ajouter une exigence et une virtuosité qui en font l'un des cinéastes les plus captivants de sa génération. Mettez-le devant un matériau un brin quelconque -au hasard, Panic Room-, et il réussit à le transcender avec brio. Donnez-lui un tueur du type Zodiac, et il en sort un film dont la géométrie confine à la perfection. Confrontez-le au destin de Mark Zuckerberg, et il réussit à en faire une parabole brillante sur la solitude de l'homme au million d'amis, façon The Social Network. On a donné du génie pour moins que ça.
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Dans le paysage hollywoodien contemporain, David Fincher fait office de surdoué. S'il a le sens de l'efficacité chevillé à la caméra, le réalisateur de Fight Club a toujours eu le chic pour y ajouter une exigence et une virtuosité qui en font l'un des cinéastes les plus captivants de sa génération. Mettez-le devant un matériau un brin quelconque -au hasard, Panic Room-, et il réussit à le transcender avec brio. Donnez-lui un tueur du type Zodiac, et il en sort un film dont la géométrie confine à la perfection. Confrontez-le au destin de Mark Zuckerberg, et il réussit à en faire une parabole brillante sur la solitude de l'homme au million d'amis, façon The Social Network. On a donné du génie pour moins que ça. The Girl with the Dragon Tattoo (lire la critique page 30), son 9e long métrage en 20 ans, le voit s'essayer à un exercice inédit, le remake, tourné loin de ses terres qui plus est, puisque Fincher a choisi de s'en tenir au cadre suédois de Millénium, la trilogie de Stieg Larsson à l'origine du film. C'est d'ailleurs à Stockholm qu'on le retrouve, jovial, dans la lumière timide d'un automne déclinant. "Je n'ai jamais envisagé de tourner le film ailleurs qu'en Suède, explique-t-il. L'environnement y est sauvage. A 30 minutes de Stockholm, à peine, vous vous retrouvez dans des lieux où les maisons sont séparées de plus d'un mile. A quoi s'ajoutent les températures, polaires. Au caractère cosmopolite et connecté de Stockholm répond l'isolement d'autres endroits, encore renforcé par ces hivers incroyablement durs. Il y avait là un élément essentiel à la compréhension de l'histoire et de ses personnages que n'aurait pu restituer aucun autre cadre, pas plus Seattle que Montréal."L'£uvre de Stieg Larsson, Fincher en a entendu parler pour la première fois en 2006, lorsqu'une amie productrice lui en a recommandé la lecture. Le réalisateur est toutefois attelé, à l'époque, à boucler Benjamin Button. Lorsqu'il revient aux romans, quelques années plus tard, une première adaptation en a déjà été tournée en Suède par Niels Arden Oplev. Ce qui n'entame pas pour autant son enthousiasme: "Donnez à 2 réalisateurs le même scénario, avec les mêmes acteurs et le même plan de tournage, et ils vont faire 2 films différents", observe-t-il, non sans à-propos. La lecture qu'ils ont refaite de l'histoire, lui et le scénariste Steve Zaillian, conjugue ainsi avec maestria des airs de déjà-vu et un parfum d'inédit, creusant notamment dans le volet passé de l'histoire. Le film porte par ailleurs indubitablement la griffe de Fincher, qui évolue ici en terrain familier: The Girl with the Dragon Tattoo constitue, après tout, le 3e film de tueur en série de l'auteur de Se7en et Zodiac. Encore qu'il refuse de se laisser profiler comme le Mr Serial Killer de Hollywood: "Je sais, naturellement, pourquoi on me propose ce type de matériel. Mais s'il y a bien un serial killer dans le film, il n'y a jamais là qu'une branche du récit, sans qu'elle en soit l'intérêt central, comme c'était déjà le cas dans Zodiac . A mes yeux, Se7en n'était pas un film de serial killer, mais un film sur le Mal, et la nature du Mal. Et Zodiac n'était pas un film de serial killer, mais bien sur le fait de vouloir savoir et à quel prix, la notion de dépravation n'en constituait pas le c£ur. Quant à ce film, il y est surtout question de la relation étrange et émouvante qui s'installe entre cet homme et cette fille, et la façon dont elle va rallumer certaines choses chez l'un comme chez l'autre." Et de s'attarder dans la foulée sur le statut dont il jouit à Hollywood: "Je ne ressens guère la pression des studios. J'en ai fait l'expérience sur mon premier film, et dès le second, je savais comment naviguer par rapport à cela, à savoir prendre le contrepied des attentes, pour aller dans une direction où le ton du film sera bizarre, différent. Quand on tourne une suite, chacun, pour le meilleur ou pour le pire, pense avoir un avis autorisé sur la question. Après, quand vous faites un film comme Se7en , où un serial killer apparaît après 2 heures, en disant: "Je pense que tu me recherches..." , le studio n'est plus en mesure d'appréhender les choses de la même manière, et de prétendre savoir de quoi il retourne. Je suis donc un peu en dehors de ce schéma. Quand on me propose un projet, on commence par me demander comment je comprends la chose. Pour Panic Room , par exemple, un thriller assez direct, leur question était juste de savoir comment j'arriverais à le faire fonctionner dans une maison, sur une nuit. Ils veulent connaître la géographie d'ensemble, mais ne s'encombrent plus des détails..." Ajoutez-y une profonde noirceur, et la filmographie de Fincher ne manque pas de détonner dans le paysage hollywoodien - "90 % des films qu'on y tourne ne s'intéressent qu'au parcours du héros, mais c'est quelque chose que je n'ai jamais voulu faire, le trajet des antihéros me captive bien davantage". Comme pour corroborer le discours du réalisateur, l'impeccable Stellan Skarsgård, acteur suédois rompu aux productions internationales, a pour sa part cette réflexion: "Travailler avec Fincher, ce n'est pas vraiment travailler sur une production hollywoodienne, parce que toutes les ressources, il les consacre à avoir le temps pour faire les choses le mieux possible. Il n'y a rien de particulièrement luxueux, pas de grandes caravanes ou que sais-je; il cherche juste à disposer du temps nécessaire pour bien faire les choses. On a un peu le sentiment de travailler sur un film indépendant qui n'en finirait jamais..." Et pour cause, le tournage s'étant cette fois étalé sur une année pratiquement, l'inclination du cinéaste à multiplier les prises et à s'investir dans chaque détail étant pour sa part légendaire. Son sens de l'humour noir est réputé lui aussi, dont ce nouveau film apporte encore divers échantillons. Ainsi de l'usage, gonflé pour le moins, du hit Orinoco Flow, d'Enya. Ou de cette bande-annonce qui présentait The Girl with the Dragon Tattoo comme "The feel bad movie of Christmas", rapport à la date de sortie américaine, arrêtée au 21 décembre. Un slogan de son cru? "Je ne suis pas habilité à vous répondre" sourit David Fincher en prenant congé, réflexion qu'il prolonge d'un geste de la main éloquent. Pour sûr, et quel que soit son prochain projet -suite de Millénium?, 20 000 Leagues under the Sea en 3D? Cleopatra? -, le gaillard n'a pas fini de nous bluffer... ENTRETIEN JEAN-FRANÇOIS PLUIJGERS, À STOCKHOLM