S'il ne fallait sauver qu'une chose de Dracula Untold, cornichonnerie prenant pour prétexte un retour aux origines du mythe, ce serait la présence de Sarah Gadon aux côtés de Luke Evans, parenthèse gracieuse dans un océan de baston indigeste. Avec ce film -un reboot sentant la franchise comme les studios les débitent désormais ad nauseam à défaut d'inspiration-, c'est un peu comme si l'actrice tentait le grand écart: un pied, et le coeur, dans le cinéma indépendant canadien, l'autre dans son pendant hollywoodien, abordé par son versant blockbuster. "Je ne veux me fermer ni à l'un ni à l'autre, sourit-elle, alors qu'on la rencontre dans un palace voisin des Champs-Elysées. Pour moi, tout tourne autour des gens avec qui je vais avoir l'opportunité de travailler. Si j'ai voulu faire ce film, ce n'est pas parce qu'il s'agissait d'une grosse production, mais bien parce que j'avais la conviction que Gary Shore, le réalisateur, avait une ...

S'il ne fallait sauver qu'une chose de Dracula Untold, cornichonnerie prenant pour prétexte un retour aux origines du mythe, ce serait la présence de Sarah Gadon aux côtés de Luke Evans, parenthèse gracieuse dans un océan de baston indigeste. Avec ce film -un reboot sentant la franchise comme les studios les débitent désormais ad nauseam à défaut d'inspiration-, c'est un peu comme si l'actrice tentait le grand écart: un pied, et le coeur, dans le cinéma indépendant canadien, l'autre dans son pendant hollywoodien, abordé par son versant blockbuster. "Je ne veux me fermer ni à l'un ni à l'autre, sourit-elle, alors qu'on la rencontre dans un palace voisin des Champs-Elysées. Pour moi, tout tourne autour des gens avec qui je vais avoir l'opportunité de travailler. Si j'ai voulu faire ce film, ce n'est pas parce qu'il s'agissait d'une grosse production, mais bien parce que j'avais la conviction que Gary Shore, le réalisateur, avait une vision, et que j'avais envie de travailler avec Luke. Voilà ce qui détermine mes choix. Je pense que l'on grandit à chaque film, et celui-ci n'a pas fait exception." Dans Maps to the Stars, le dernier opus de David Cronenberg, où elle campe la mère de... Julianne Moore, Gadon incarne une star d'une autre époque. Et il émane de l'actrice de 27 printemps une impression atemporelle en effet, et pas seulement parce qu'elle arbore une ravissante robe vintage; une manière d'être, plutôt, au confluent de l'élégance et de la courtoisie. On lui prêterait volontiers quelque chose de Audrey Hepburn et, hasard ou coïncidence, la voilà qui évoque... Roman Holiday, au sujet de Girls' Night Out, de Julian Jarrold, un film dont le tournage l'a récemment emmenée à Bruxelles. S'agissant de Dracula, c'est la version de Francis Ford Coppola qu'elle cite alors qu'on l'invite à revisiter la mythologie, avant de préciser, à toutes fins utiles: "Notre film est fort différent, puisqu'il s'agit de retrouver l'homme derrière le mythe." Entreprise hasardeuse s'il en fût, même si l'actrice défend Dracula Untold non sans conviction, allant jusqu'à lui prêter un message, "cette idée voulant que l'amour peut transcender la mortalité." Soit. On ne lui fera toutefois pas injure en constatant qu'on l'a déjà connue plus avisée dans ses choix. Formée à la National Ballet School of Canada, avant d'enchaîner avec la Claude Watson School for the Performing Arts, Sarah Gadon a commencé à jouer dans des séries télévisées locales alors qu'elle n'était pas même sortie de l'enfance. Son interprétation de Emma Jung dans A Dangerous Method, de David Cronenberg, consacre, en 2011, le début de ce qu'elle appelle sa "carrière adulte". Deux rôles plus loin, Elise Shifrin dans Cosmopolis, et Clarice Taggart dans Maps to the Stars, et la voilà intronisée muse officieuse du maître canadien -titre qu'elle s'emploie aussitôt à relativiser: "Cela paraît tellement futile de se dire qu'un tel génie ait pu voir en moi une muse. Ce serait plutôt l'inverse: David m'a demandé de collaborer à ses films, et je fais de mon mieux pour y apporter ma modeste contribution. J'apprends énormément à son contact: c'est un cinéaste qui refuse les compromis, et dont les films répondent à une vision on ne peut plus singulière. Vu la façon dont les films se font aujourd'hui, il est de plus en plus ardu et rare d'être un cinéaste-auteur, et David en est un. Même s'il est entouré de grands artistes, chaque décision vient de lui, dès le stade initial, et ses films sont vraiment le produit de sa psyché. C'est un cap difficile à maintenir, alors que les financiers sont enclins à conditionner leur accord aux compromis que vous êtes prêt à faire." Du réalisateur de Dead Ringers, l'actrice a aussi retenu son attachement à ses origines canadiennes: "La première fois que j'ai travaillé avec lui, je me débattais avec la question de savoir si je devais m'installer à L.A. ou rester à Toronto. David m'a démontré que l'on pouvait avoir la carrière à laquelle on aspirait tout en restant chez soi. Il fait les films qu'il entend tourner, et parcourt le monde à cet effet, mais il revient toujours à ses racines. Cela a constitué un apprentissage énorme pour moi (...). Etre canadienne est extrêmement important à mes yeux, c'est ce qui me constitue. Et si mon métier peut m'emmener aux quatre coins du globe, il est essentiel d'être ancrée quelque part." Un précepte qu'elle applique d'ailleurs à la lettre, elle que l'on a vue chez Cronenberg fils (Antiviral) et Denis Villeneuve (Enemy), et qui confie son désir de travailler avec d'autres réalisateurs du cru, les Xavier Dolan, Jean-Marc Vallée ou Sarah Polley. Un pied à Hollywood, peut-être, mais sans lui sacrifier son âme... TEXTE Jean-François Pluijgers, À Paris