Roc Marciano
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Roc Marciano "Marci Beaucoup" DISTRIBUÉ PAR MAN BITES DOG. 7 On ne peut pas dire qu'il squatte les Unes de médias hip hop. Pas vraiment cool, pas assez "tendance", Roc Marciano laisse ça aux Kanye West, Drake et autre Kendrick Lamar. N'empêche: le bonhomme a beau zoner dans les marges, il est peut-être celui qui représente le mieux aujourd'hui une certaine idée du rap. En gros, le fantasme d'une musique urbaine sombre et vicieuse. Une sorte de bande-son parano, film de gangster, façon James "early" Gray (période Little Odessa, The Yards) meets Tarantino. Le décor: New York, Long Island. C'est de là que sont partis les légendaires Public Enemy ou Rakim. Ou encore Busta Rhymes. C'est d'ailleurs via le rappeur au débit mitraillette que Roc Marciano a fait ses débuts. Il intégrera son collectif Flipmode Squad en 1999. Depuis, Rakeem Calief Myera de son vrai nom a fait du chemin, traçant sa propre route en solo. En 2012, son 2e album perso, intitulé Reloaded, avait ainsi fait forte impression. Plus d'un l'avait même rangé parmi les meilleures galettes de l'année. On y trouvait notamment des productions de The Alchemist ou Q-Tip. Cette fois-ci, cependant, Roc Marciano a fait chauffer lui-même sa propre tambouille, tout en beats chelous et samples soul tranchants. Dès le départ, Marci Beaucoup (sic) installe son climat brumeux, voire fumeux. Love Means, par exemple, ne doit pas faire illusion: malgré son titre et ses vocaux féminins voluptueux (un extrait du Love's Lines, Angles & Rhymes de 5th Dimension, groupe soul seventies), le morceau est introduit par un dialogue extrait de Gotti, téléfilm produit par HBO au milieu des années 90, retraçant la vie du célèbre mafioso. Petits trafics entre amis, règlements de compte, dope à tous les étages: Roc Marciano enfonce encore le clou un peu plus loin avec Drug Lords, ambiance étouffante sur fond d'orgue funéraire. Aux côtés du "parrain", les invités se bousculent, la majorité dans le même registre taciturne et nasal que Marciano. Action Bronson apparaît notamment sur 456, exemplaire du groove volontiers old school dans lequel baigne l'album. Un sample bien senti (ici le... Polonais Czeslaw Niemen), un beat soul minimaliste, une humeur nocturne. Abrasif comme les productions au papier de verre de RZA, Marci Beaucoup fait encore penser au Only Built 4 Cuban Lynx de Raekwon (le côté insulaire, autiste). Certes, Roc Marciano est toujours aussi peu spectaculaire. Rappeur à sang froid, il ne fera jamais le grand huit, ne battra pas le record de syllabes à la minute, ni ne hurlera dans son micro pour espérer impressionner. Son pouvoir de fascination et de séduction est ailleurs. Comme noyé dans un nuage de spliff, lorgnant du côté de Ghost Dog, le morceau Squeeze, entre autres exemples, se déploie au ralenti, polar trouble dont les intervenants crânent en en faisant le moins possible. Et que l'intéressé ait récemment quitté les rues venteuses de Big Apple pour les reflets dorés de L.A. ne change pas grand-chose. Comme dirait Tony Montana, "I always tell the truth. Even when I lie"... LAURENT HOEBRECHTS