"La seule raison pour laquelle les émeutiers n'ont pas pillé le magasin de disques, c'est parce qu'il s'agit d'une génération qui ne s'intéresse pas aux objets, elle télécharge. Quand cela a commencé à chauffer, la police n'était pas là, trop occupée à tenter de calmer les émeutes ailleurs, mais les pilleurs s'intéressaient beaucoup plus aux boutiques de fringues et de chaussures qu'à nous. Plus haut dans Portobello Road, les magasins ont été vidés. " Ben, 24 ans, travaille depuis tout gamin chez Honest Jon's Records, la boutique de son père, ouverte en 1974 au c£ur de Ladbroke Grove. Ce quartier bobo-métisse surplombé par sa cousine chic, Notting Hill Gate, est doublement symbolique. C'est là que déboulent les émeutes de fin de carnaval jamaïcain de l'été 1976 (1), celles-là même inspirant à Joe Strummer, pris dans le tourment des pavés volants, l'écriture du futur White Riot sorti en 1977. Le quartier, aujourd'hui à la mode, incarne aussi tout un hér...

"La seule raison pour laquelle les émeutiers n'ont pas pillé le magasin de disques, c'est parce qu'il s'agit d'une génération qui ne s'intéresse pas aux objets, elle télécharge. Quand cela a commencé à chauffer, la police n'était pas là, trop occupée à tenter de calmer les émeutes ailleurs, mais les pilleurs s'intéressaient beaucoup plus aux boutiques de fringues et de chaussures qu'à nous. Plus haut dans Portobello Road, les magasins ont été vidés. " Ben, 24 ans, travaille depuis tout gamin chez Honest Jon's Records, la boutique de son père, ouverte en 1974 au c£ur de Ladbroke Grove. Ce quartier bobo-métisse surplombé par sa cousine chic, Notting Hill Gate, est doublement symbolique. C'est là que déboulent les émeutes de fin de carnaval jamaïcain de l'été 1976 (1), celles-là même inspirant à Joe Strummer, pris dans le tourment des pavés volants, l'écriture du futur White Riot sorti en 1977. Le quartier, aujourd'hui à la mode, incarne aussi tout un héritage du Londres rock alternatif. Bien avant The Clash, il s'ancre dans le swinging de fin sixties: les défoncés d'Hawkwind -avec Lemmy du futur Motörhead- comme les White Panthers (...) ou l'écrivain/beugleur Mick Farren, à coups de décibels crâneurs. La version 2011 de tout cela est contenue dans la boutique Jon's Records, devenue fameuse depuis que Damon Albarn a investi dans le label parent, piochant des enregistrements vintage dans les archives d'EMI, y ajoutant des productions mondialistes. Ben: " Le commerce a connu un coup de mou pendant environ une semaine, l'incendie du dépôt Sony a ralenti le business. Londres est assez particulière dans la mesure où un même quartier peut regrouper des rues riches et d'autres, beaucoup moins. Les différences se marquent parfois d'une maison à l'autre... Et c'est aussi le cas à Ladbroke Grove. " Ce jeudi 1er septembre, à 100 mètres d'Honest Jon's, le Portobello Film Festival s'est installé sous le Westway, morceau d'autoroute de 4 km qui survole une partie de l'ouest de Londres. C'est gratuit et Tuesday Green, métisse de la quarantaine, distribue bénévolement des prospectus à l'endroit même où, 3 semaines auparavant, la fièvre urbaine déchaussait le bitume: " C'était absolument effrayant: je suis née dans ce quartier, j'y ai vécu toute ma vie et je n'avais jamais vu une chose pareille. C'était des Blancs et une majorité de Noirs, entre 15 et disons 23 ans, beaucoup venaient des council houses (logements sociaux) de Westbourne Grove. Certains sont entrés dans les restaurants pour braquer les gens, ils étaient venus pour piller, clairement. C'est aussi la faute à la TV et à ces jeux comme Grand Theft Auto : d'ailleurs, la scène vue à la télé, où un émeutier traîne un motard par le casque, elle vient de là!" " Vers 20 heures, j'ai reçu un coup de fil de mes locataires qui habitent au 2e étage; elles me disaient que la rue était remplie de monde, que l'ambiance était lourde, que je ferais mieux de revenir au magasin. " John, 55 ans, est le proprio de Dub Vendor, baptisé par le NME " plus célèbre magasin de reggae d'Angleterre". Anglais blanc, marié à une Jamaïcaine, John MacGillivray lance en 1976 un stand de disques reggae à Clapham, quartier du sud londonien à l'immigration pauvre et antillaise. Trente-cinq ans plus tard, la boutique physique a fermé, à la date du 10 septembre. Disons que les émeutes ont accéléré la fin d'une histoire: " Quand je suis revenu au magasin au soir du lundi 8 août, j'ai vu ces masses de gamins qui descendaient la rue, chargés de paquets comme s'ils revenaient d'un shopping de Noël. " Les enseignes, très achalandées, de l'artère qui va vers Clapham Junction, ont été systématiquement pillées. " Il n'y avait pas l'ombre d'un policier en vue. Par après, on a dit que les forces de l'ordre avaient volontairement ralenti les opérations pour montrer au gouvernement conservateur qu'elles non plus, n'étaient pas contentes des coupes effectuées dans leur budget. " L'échoppe qui jouxte Dub Vendor vend tout le matériel pour faire la fête: " Dont des masques: les émeutiers sont rentrés en force, ont pris tout ce qui leur permettait de se déguiser, et puis un mec est venu foutre le feu!" La maison brûle ainsi que ses 3 voisines, l'incendie remonte la rue, Dub Vendor échappe -miraculeusement- au bûcher. " Je voulais fermer depuis début 2011, explique John. Le support physique s'écroule, et les ventes on line représentent déjà 60 % de notre chiffre d'affaires. Suite aux événements, j'ai pu relouer au voisin dont la boutique ne pourra rouvrir que dans quelques mois, j'ai juste accéléré le processus. C'est sûr que ces émeutes n'aident pas l'industrie de la musique, mais il faut être réaliste, la jeunesse anglaise n'écoute plus de reggae mais du hip hop, du funky house, et il est bien possible que cette musique de la rue, faite pour la rue, s'inspire des événements de l'été 2011. " (1) MOTS-CLÉS YOUTUBE: RIOTS LADBROKE GROVE 1976. PHILIPPE CORNET, À LONDRES