Beyrouth, " 30 ans après la fin de la guerre civile. Quelques mois avant l'apocalypse". Samar a 30 ans. Samar est dessinateur. Et Samar est homosexuel. Il vit seul, dort mal, cherche l'inspiration, discute et fume avec ses amis, surfe sur le Tinder local, tombe parfois amoureux, mais surtout s'interroge et se demande " comment auraient été nos corps et nos sentiments sans le poids de la menace et de la peur" . La menace d'une catastrophe imminente et inéluctable, et dont on sait aujourd'hui qu'elle a fini par arriver. La peur du lendemain, des autres, des flics qui risquent de les ratonner à la sortie des boîtes queer, de l'argent qui va évidemment manquer, et de ce lendemain qui ne chante pas beaucoup quand on est libanais et qu'on a moins de 30 ans. L'Intranquille sera donc le récit de ces quelques jours avant " la catastrophe", entre mauvais rêves et triste réalité: " Avec des compatriotes, nous menons un combat contre le monstre de la corruption qui a pourri nos vies et nous a épuisés financièrement et mo...

Beyrouth, " 30 ans après la fin de la guerre civile. Quelques mois avant l'apocalypse". Samar a 30 ans. Samar est dessinateur. Et Samar est homosexuel. Il vit seul, dort mal, cherche l'inspiration, discute et fume avec ses amis, surfe sur le Tinder local, tombe parfois amoureux, mais surtout s'interroge et se demande " comment auraient été nos corps et nos sentiments sans le poids de la menace et de la peur" . La menace d'une catastrophe imminente et inéluctable, et dont on sait aujourd'hui qu'elle a fini par arriver. La peur du lendemain, des autres, des flics qui risquent de les ratonner à la sortie des boîtes queer, de l'argent qui va évidemment manquer, et de ce lendemain qui ne chante pas beaucoup quand on est libanais et qu'on a moins de 30 ans. L'Intranquille sera donc le récit de ces quelques jours avant " la catastrophe", entre mauvais rêves et triste réalité: " Avec des compatriotes, nous menons un combat contre le monstre de la corruption qui a pourri nos vies et nous a épuisés financièrement et moralement. Je me rappelle aussi qu'à cause de ça, je suis en retard sur ma vie." Un retard que son jeune auteur Joseph Kai s'échine, lui, à résorber: il serait même, avec son premier roman graphique personnel, en avance sur son temps. Une manière de raconter et de dessiner qui ne doit rien à personne et s'affranchit de toutes les références BD habituelles. Un goût de l'épure, de l'introspection et du récit intime très générationnel. Une graphie et des couleurs qui trouvent leur inspiration " dans le théâtre, la photographie ou la chorégraphie". Et surtout un imaginaire définitivement non-genré, décomplexé et volontiers provocant, qui n'hésite pas à creuser des tabous, à allumer les politiques et à s'asseoir sur l'hétérocentrisme... Depuis quelques années, la bande dessinée indépendante, contemporaine et -disons-le- engagée a pris de solides accents orientaux, et entre autres libanais. On connaissait ainsi le collectif Samandal, fort de plusieurs expositions et travaux. Un groupe dont Joseph Kai est d'ailleurs issu, et qui a (re)fait de la bande dessinée le médium le plus utilisé pour la liberté d'expression. " Je ne connaissais rien à la bande dessinée avant d'entrer aux Beaux-Arts de Beyrouth", nous a expliqué le jeune auteur désormais installé sur Paris " avec de nombreux va-et-vient", et qui ne paie d'ailleurs pas de mine -on a du mal à croire que l'auteur de cet Intranquille intransigeant sur son honnêteté et si courageux dans ses propos décomplexés soit ce petit bout d'homme un peu timide. " Mais j'y ai découvert des auteurs et des autrices comme Zeina Abirached, et un moyen d'expression très libre, un format parfait pour parler de sujets un peu sensibles ou difficiles. Quant au sujet, ce n'est pas une question de coming out ou de courage: je ne me souviens pas d'un moment dans la vie où je ne me posais pas des questions sur l'injustice, la corruption, le sentiment d'agression ou de différence. Je n'avais pas d'autres envies que ces sujets-là, ils se sont imposés plus que je ne les ai choisis." Et de confirmer que L'Intranquille se veut aussi, au-delà du récit intime et de fiction, " le marqueur et le témoignage d'une génération avide de liberté et de changements profonds de la société". " Je voulais montrer entre autres cette scène queer nocturne et souterraine pour ce qu'elle transporte comme quête de liberté. Nous sommes issus d'une génération qui n'a pas connu la guerre civile, mais qui en subit chaque jour les conséquences et qui n'en peut plus de la corruption ou de l'homophobie systémique. Je ne suis pas devin ni politique, mais il est évident que des révolutions devront se faire, je crois qu'il n'y aura pas d'autres solutions. Et pour y arriver, pour espérer d'autres perspectives de vie, il faut que l'on s'exprime, que l'on se manifeste plus. Avant la catastrophe, on était déjà dans une ambiance pré-insurrectionnelle de remise en question. L'explosion a ralenti ce processus, tout en réveillant d'autres traumas, mais la situation du Liban est "métastasique". On ne s'en sortira pas sans réaction. Et je veux en faire partie." La catastrophe à laquelle Joseph Kai fait allusion dans la conversation, mais aussi dans L'Intranquille, c'est évidemment la double explosion de nitrate d'ammonium du 4 août 2020 dans le port de Beyrouth, qui a causé la mort de 221 personnes, détruit une bonne partie de la ville et remis l'économie libanaise plus bas que terre. Une apocalypse qui a frappé le Liban alors que Joseph Kai avait fini l'écriture de son premier roman graphique, mais qu'il ne pouvait pas ne pas intégrer à son récit presque documentaire sur la réalité beyrouthine. " Ça n'avait rien de prophétique, mais j'avais déjà construit mon récit autour d'une "catastrophe", sans la nommer ou la préciser, parce qu'on savait, bien avant, qu'avec la corruption tellement enracinée dans ce pays, que ça ne pouvait que partir en sucette, engendrer des horreurs. Cette explosion n'est qu'une suite logique. Atroce mais logique. Je n'ai eu qu'à adapter mes dernières pages."