Une brume d'incompréhension tapisse le générique de fin de Gorogoa. De ses ressorts ludiques à son récit onirique, ce puzzle game 2D reste un objet aux contours merveilleusement flous pour qui le termine. Ce titre castant un jeune héros anonyme et muet part pourtant d'un postulat très simple. Explorer, déplacer et parfois assembler (dans le bon ordre) des vignettes sur un damier de quatre cases trace les contours de son gameplay. Ce lauréat de l'IGF 2014 (1) finit toutefois par se draper d'illusions d'optique et de mondes parallèles vertigineux. Six ans de développement pour trois petites heures d'exploration: l'effort investi par Jason Roberts...

Une brume d'incompréhension tapisse le générique de fin de Gorogoa. De ses ressorts ludiques à son récit onirique, ce puzzle game 2D reste un objet aux contours merveilleusement flous pour qui le termine. Ce titre castant un jeune héros anonyme et muet part pourtant d'un postulat très simple. Explorer, déplacer et parfois assembler (dans le bon ordre) des vignettes sur un damier de quatre cases trace les contours de son gameplay. Ce lauréat de l'IGF 2014 (1) finit toutefois par se draper d'illusions d'optique et de mondes parallèles vertigineux. Six ans de développement pour trois petites heures d'exploration: l'effort investi par Jason Roberts, son créateur, illustre parfaitement la densité de ses casse-têtes en gigogne. Le trait élégant de Roberts évoque la patte du Little Nemo de Winsor McCay. Ses miniatures abritent d'ailleurs mille détails issus d'un rêve entre Art Nouveau et architecture maure. Pour rassembler cinq mystérieuses sphères dans une vasque, on plonge littéralement dans ces cadres traversés de symboles cosmologiques, via des zooms successifs. Des animations haut de gamme croisent le temps et les mondes. Des destins aussi, notamment celui d'un kid en chaise roulante et d'un autre plongé dans un livre, une nuit de bombardement. Évoquant le thème de la vieillesse et de la guerre, Gorogoa n'est pas le seul à tisser des liens entre jeu vidéo et bande dessinée. Il y a deux ans, Framed demandait de changer l'ordre des cases d'une planche entière pour aider un gentleman cambrioleur à s'en échapper. Le titre adulé par Hideo Kojima (2) était suivi, en 2017, de Senses High, production indé dont les cases jouaient de la temporalité via un comic en noir et blanc. Gorogoa va toutefois beaucoup plus loin. On multiplie ainsi les zooms et dézooms sur chaque vignette. Grossir le motif dessiné sur une coupe de pierre dévoile une montagne nuageuse puis un garçon grimpant un escalier insoupçonné. Placer côte à côte des cases fait également avancer l'histoire et ouvre des chemins insoupçonnés. Aligner deux vignettes confond le tracé d'une échelle de jardin et celui d'une voie de chemin de fer. Mieux, ces montages assemblent également des mouvements perpétuels, thème récurrent chez Roberts. Les rayons d'un soleil ou les pétales d'une rosace en mouvement s'alignent ainsi respectivement sur les dents d'une muraille et au centre d'un vitrail pour déclencher un mécanisme aux airs d'horlogerie suisse en trompe-l'oeil. Grossissements astucieux et pousse-pousse (3) vertigineux: le jeu indé ajoute à ces deux ressorts ludiques l'idée de fusion d'images. Certains tableaux étant percés, superposer deux toiles découpées de l'intérieur forme de nouveaux décors où, d'une porte à une pomme, de nouvelles réalités apparaissent. Ce voyage tapissé de passages éthérés sous le piano de Joel Corelitz ( The Unfinished Swan) entretient un rapport tactile viscéral au papier. Le gaming au secours des livres d'illustration?