Lupe Fiasco
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Lupe Fiasco "Tetsuo & Youth" DISTRIBUÉ PAR WARNER. 8 La critique est impitoyable. Un pas de côté, une erreur, et la carrière qu'un artiste s'est échinée à monter peut s'effondrer comme un château de cartes. Surtout si celui-ci a lui-même savonné la piste... Lupe Fiasco par exemple. Quand il est arrivé sur le devant de la scène hip hop, il semblait posséder assez d'atouts et de personnalité pour creuser son trou. Voire marquer carrément le genre. Dans les faits, cela ne se passera pas vraiment comme ça. L'histoire classique de promesses dorées, qui tardent à se concrétiser. Jusqu'à l'accident industriel. Sorti en 2011, l'album Lasers, son 3e, fut un gros plantage. On s'en rappelle encore: sous prétexte d'audace artistique (?), Lupe Fiasco gonflait son hip hop aux hormones (euro)dance. Un vrai désastre. A peu de choses près, le rappeur de Chicago était alors une affaire classée. D'autant que l'homme, grande gueule, tend aussi régulièrement le bâton pour se faire battre. Plus que toute autre musique, le rap se nourrit des commentaires autour de lui, et sur lui. Fils d'un membre des Black Panthers, Lupe Fiasco n'hésite jamais à l'ouvrir. Que ce soit pour vociférer contre sa maison de disques, ses collègues rappeurs ou critiquer le gouvernement US. Obama compris, qu'il a décrit comme "le plus grand terroriste" qui soit, responsable de politiques étrangères qui créent des foyers de frustration et de colère dans le monde entier... Pour une opinion joyeusement discordante, Lupe Fiasco a multiplié les outrances, qui ont fini par lasser. Et occulter le principal: la musique. Presque sans surprise, l'accouchement de Tetsuo & Youth, son cinquième album, fut ainsi précédé d'une nouvelle prise de bec avec le label. Un groupe de hackers Anonymous menaçant même la maison de disques d'une attaque si elle ne sortait pas l'album... Drôle, mais un poil grotesque. Heureusement, Lupe Fiasco revient cette fois-ci avec de vrais arguments. Après une intro rêveuse, couché sur la plage (Summer), il se lance directement dans une longue chevauchée. Un morceau de bravoure de près de neuf minutes, sans refrain, ni invité, samplant Troupeau Bleu, l'album culte de Cortex (la formation jazz-funk du Français Alain Mion, sorti en 1975). L'intention hip hop reste toujours éminemment pop (reprenant en cela les choses là où Kanye West les avait laissées après Late Registration). Mais il lui donne une épaisseur musicale que l'on n'attendait franchement plus. Le beat haché et fracturé, Body of Work s'avance sur une basse jazzy menaçante, avant de vibrer sur un solo de saxophone signé Terrace Martin. Vaguement découpé en quatre parties (les quatre saisons, chacune illustrée par un court interlude), Tetsuo & Youth a parfois tendance à hurler un peu trop fort sa propre importance, son ambition démesurée. Avec près de 80 minutes de musique à proposer, il n'évite pas non plus les longueurs. Mais sans jamais tomber dans le pompeux. Du coup, même si le disque n'est pas l'oeuvre significative qu'il prétend parfois proposer, il instille l'idée que celle-ci, dans le chef de Lupe Fiasco, n'est peut-être plus complètement impensable... LAURENT HOEBRECHTS