António Lobo Antunes sera le deuxième portugais (après Fernando Pessoa et ses hétéronymes) à intégrer la Pléiade et parmi les rares écrivains vivants à avoir ce privilège. Une nouvelle qui le réjouit davantage que le prix Nobel que d'aucuns regrettent de ne pas voir à son palmarès. Il y a, pour ses aficionados de longue date comme pour ceux qui auraient la chance de le découvrir, de quoi s'enthousiasmer de cette future publication, tant l'auteur et psychiatre de Lisbonne est parvenu, en une trentaine de romans, à descendre en rappel dans les profondeurs de l...

António Lobo Antunes sera le deuxième portugais (après Fernando Pessoa et ses hétéronymes) à intégrer la Pléiade et parmi les rares écrivains vivants à avoir ce privilège. Une nouvelle qui le réjouit davantage que le prix Nobel que d'aucuns regrettent de ne pas voir à son palmarès. Il y a, pour ses aficionados de longue date comme pour ceux qui auraient la chance de le découvrir, de quoi s'enthousiasmer de cette future publication, tant l'auteur et psychiatre de Lisbonne est parvenu, en une trentaine de romans, à descendre en rappel dans les profondeurs de l'âme humaine et à exposer "splendeurs", désillusions et zones d'ombres d'un Portugal hanté par le spectre de la colonisation. Quiconque voudrait envisager une plongée immersive dans son oeuvre pourrait commencer à exercer son apnée avec Jusqu'à ce que les pierres deviennent plus douces que l'eau, fleuve tempétueux dès l'entame et charriant déjà, sans ménagement, un corps sans vie. C'est une petite-cousine des protagonistes qui sonnera le glas et posera les bases sidérantes de la tragédie, en affirmant que plus personne ne se rappelle " ce qui s'est passé il y a dix ans, quand le fils nègre a assassiné son père avec le couteau encore couvert du sang de l'animal". Qu'on ne s'arrête pas à ce climax qui semble avorté. La performance du livre se façonne ensuite, tandis qu'une famille doit se réunir pour la tue-cochon, fête folklorique annuelle. Les enjeux prennent forme dans le syndrome post-traumatique du père ancien sous-lieutenant, cet autre legs d'Angola qu'il continue à porter, 40 ans après: " Fermer mon esprit au passé mais comment si le passé n'est même pas passé, il continue d'avoir lieu, il n'a pas changé". Ils explosent dans l'impossibilité, pour lui comme pour " l'enfant nègre" arraché aux siens, de passer au tamis de l'oubli les mains et oreilles coupées, le vrombissement des hélicoptères, la joie malsaine de certains soldats à défendre avec zèle le Portugal. Père et fils font ployer le texte sous la violence des voix létales qui les habitent, sous la hache de ce qu'ils n'ont jamais exorcisé ensemble, impulsant un rythme en rafales à la phrase, collisionnant l'aujourd'hui et l'autrefois intolérable. Comme la mère, prétendument atteinte de pierres au rein (mais sans doute d'une affliction plus dévorante encore), qui " existait tout bas", nous absorbons le mal jusqu'à la lie. Comme la soeur absente à elle-même et aux siens depuis des lustres, nous cherchons la tangente. Comme le cochon destiné à être tué, nous essayons de libérer nos chevilles et nos yeux des cordes de cette langue qui fait ressentir le mal inextricable du passé comme personne.