Dans une veine de Roi Lear ultralibéral, la première saison de Succession suivait les conséquences de l'annonce du retrait des affaires d'un patriarche souffrant, Logan Roy (suprême Brian Cox), fondateur de l'empire médiatique Waystar Royco, laissant le champ libre à ses enfants pour prendre les rennes. Connor (l'aîné d'un premier mariage) reste à distance, tandis que l'orgueilleux Kendall accumule les revers à la tête du CA (et les substances chimiques ingurgitées). Le cadet, Roman (Romulus de son vrai nom, ce qui en dit autant sur le personnage que ses regards), est à l'affût, quand la petite soeur Siobhan se rêve en politique. À l'inverse du Lear shakespearien, Logan Roy n'ère pas en exil, mais reste en coulisse d'où il distille ses critiques et remarques acides, fait et défait ses successeurs, castre avec une froide distance. Telle était la proposition alléchante de la première saison et la promesse tenue par cette deuxième de Succession: donner une transparence à ce qui d'ordinaire reste caché, montrer l'arrière-cuisine d'une Corporate America qui n'est autre qu'une famille dysfonctionnelle, rancunière, où un père tout-puissant peut à tout moment ôter brutalement l'échelle sur laquelle il vous a hissé. Derrière un scénario brillamment écrit sur la trame d'un système familial irrigué de loyauté et de déloyauté, l'histoire d'un empire médiatique (censé montrer mais qui se cache mieux que personne) tenu par des gens méprisables érigés en modèles de réussite, qui s'entre-déchirent aussi aisément qu'ils tournent leur olive dans une vodka tonic, tient de la comédie sombre, grave, du démontage délicieusement cruel.

Affreux, sales et méchants

L'an dernier, le climax voyait un Logan Roy humiliant une dernière fois Kendall (qui a une mort sur la conscience) pour avoir osé lui tenir tête, et le mariage de Siobhan avec Tom, Rastignac de pacotille aveugle au panier de crabes dans lequel il plonge, tourner au remake d' Affreux, sales et méchants (Scola, 1976). Le nouvel épisode démarre à peine 48 heures après, sur les cendres encore fumantes. Toujours sans successeur, l'entreprise familiale va vaciller sous les coups de boutoir du nouvel ennemi, le spectre de la "Tech", des rivalités toujours aussi intestines et des concurrents avides de se nourrir sur la bête. Mais on ne vend pas la peau de l'ours Logan avant de l'avoir tué. Et Succession excelle dans sa manière de lever le rideau pour nous montrer l'arrière-scène du théâtre des vanités, son mur de briques sur lequel viennent se briser images, storytelling et ambitions. Et ceux qui viendront en balayer les débris pour s'y ériger en nouveaux vainqueurs... À moins que. Dans sa réalisation léchée, d'une netteté sans bruit, parcourue par le jeu d'actrices et acteurs d'une grande finesse (Kieran Culkin impressionne de maîtrise derrière son masque juvénile et grinçant) s'installe -encore trop à l'abri des regards- comme une des grandes fictions de notre temps.

Série créée par Jesse Armstrong. Avec Brian Cox, Nicholas Braun, Hiam Abbass.

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