Elle a défié un tabou en prenant la caméra pour situer un film au sein de la communauté juive orthodoxe des Haredi ("ceux qui craignent Dieu" en hébreu). Mais elle ne brise pas celui qui consisterait à serrer la main du journaliste masculin venu l'interviewer. Rama Burshtein signe avec Fill The Void (lire la critique page 31) une oeuvre à la fois intéressante sur le plan culturel (elle nous fait découvrir de l'intérieur un univers cultivant ses traditions ancestrales à l'abri des influences de la société moderne) et singulière sur le plan cinématographique, touchante aussi dans son portrait d'une jeune fille de Tel Aviv perdan...

Elle a défié un tabou en prenant la caméra pour situer un film au sein de la communauté juive orthodoxe des Haredi ("ceux qui craignent Dieu" en hébreu). Mais elle ne brise pas celui qui consisterait à serrer la main du journaliste masculin venu l'interviewer. Rama Burshtein signe avec Fill The Void (lire la critique page 31) une oeuvre à la fois intéressante sur le plan culturel (elle nous fait découvrir de l'intérieur un univers cultivant ses traditions ancestrales à l'abri des influences de la société moderne) et singulière sur le plan cinématographique, touchante aussi dans son portrait d'une jeune fille de Tel Aviv perdant sa soeur aînée en couche et en venant à épouser le mari veuf, éploré, dans un contexte où la règle religieuse domine tout, mais où la question des sentiments garde la priorité... comme l'affirme de manière quelque peu surprenante un rabbin dans une scène-clé du film. "Réaliser un film demande un engagement, une détermination sans faille, permettant de surmonter les obstacles qui se présentent inévitablement. Et il en faut spécialement, peut-être, si vous êtes une femme orthodoxe!" Rama Burshtein éclate de rire mais s'empresse d'ajouter "qu'en tant que croyante, on ne peut affirmer qu'on décide de tout, qu'on contrôle tout, dans un film comme dans la vie, car les choses sont organisées, le monde est organisé. Quand vous avez cette foi, tout devient plus facile. Vous pouvez comme moi laisser les gens avec lesquels vous avez entrepris le film faire leur job, avec cette confiance qu'inspire une dimension spirituelle supérieure..." La réalisatrice ne nous en voudra pas de lui attribuer à elle, plutôt qu'à Dieu, la clarté de regard qu'a son film, l'utilisation remarquable des espaces réduits, du hors-champ, l'image finale ouverte et à sa manière empreinte d'audace. "Je suis une personne passionnée, poursuit Burshtein, je voulais faire ce film, raconter cette histoire. J'étais à la maison, je faisais ce que font les femmes, j'élevais mes enfants. L'envie m'est venue de réfléchir à la question de la transition au sein d'une famille, à travers une histoire particulière, et j'ai acquis la conviction que cette histoire pourrait faire un bon film..." Le choix du cinéma n'était pas évident, car les Juifs orthodoxes n'y vont pas, au cinéma, et qu'une femme orthodoxe ne saurait en principe sortir de son rôle familial pour aller en faire elle-même! Rama entreprit des recherches, étudia 17 cas proches de celui évoqué dans son futur film. Avant de se lancer dans l'aventure, à la surprise de beaucoup et à la désapprobation de certains. Film à tout petit budget, presque entièrement tourné dans un appartement aux dimensions elles aussi modestes, Fill The Void a gardé "quelque chose d'un regard extérieur qui fut longtemps le mien", explique la réalisatrice qui ne devint religieuse qu'à l'âge de 26 ans et après une jeunesse "vécue à cent à l'heure". Rama Burshtein ayant trouvé l'occasion d'exprimer dans son film "qu'à côté de l'intellect et des règles strictes, le monde où se déroule l'histoire vibre d'émotions, de sensualité, de désir, de beauté, à rebours des idées qu'on peut s'en faire du dehors". LOUIS DANVERS