LE CRI (1957)

PAR LUC DARDENNE
...

PAR LUC DARDENNE "Le film d'Antonioni qui m'a le plus marqué lorsque je l'ai découvert, c'est Le Cri. C'était à la fin des années 70, dans un ciné-club, et pour moi, ce film parlait du suicide d'un ouvrier. Cela, alors que nous étions au coeur de la crise économique qui frappait la Wallonie, Seraing et la sidérurgie. J'ai vu ce film comme l'avenir de la classe ouvrière, qui nous intéressait évidemment: c'est l'époque où nous tournions nos documentaires sur ce sujet. D'un point de vue personnel, Le Cri a été une révélation: Antonioni y met en scène Aldo, un ouvrier solitaire, qui vit des histoires individuelles, privées, au milieu d'une population de mutation. C'est un homme seul parmi le groupe. J'ai trouvé étrange que cet homme vive un destin aussi solitaire au milieu d'une collectivité qui, elle, continue à s'intéresser à son destin. On assiste à la séparation de l'histoire individuelle et de l'histoire collective à travers le personnage de l'ouvrier qui, jusqu'à ce film, avait toujours fait la jonction entre ces deux histoires, et la refera encore dans les années 70. Il y a un plan où Aldo marche, préoccupé par son désir d'Irma, et passe sous un bâtiment en haut duquel il y a l'inscription "L'Unita". Ce film prenait acte de la fin du rêve communiste. La solitude de cet homme, et des femmes qu'il rencontre, va jusqu'au bout. C'est un peu bateau de parler d'incommunicabilité au sujet d'Antonioni, mais il y a l'idée d'un film où tout le monde se sépare, personne n'arrive à faire communauté. J'ai également gardé des images de la petite fille et de son père: ce n'est pas qu'elle ne compte pas à ses yeux, mais le film n'arrive pas à trouver de liaison entre eux. Antonioni réussit à faire passer une solitude très forte: tout le monde cherche à faire un lien, une communauté, et même au niveau le plus petit, familial, cela ne marche pas. Cela m'a fort marqué à l'époque. Les spécialistes disent du Cri qu'il va révéler le vrai Antonioni, qui vient après, avec L'Avventura et d'autres films. Si l'on est dans le néo-réalisme, on se dit aussi, en revoyant le film, qu'Antonioni était en train de le quitter. On se trouve continuellement dans le même univers mental: le personnage ne sait pas où il va, les femmes disparaissent, quittent le champ, et on reste sur du vide. C'est autour de cela qu'il va construire beaucoup de choses par après. " PAR STEPHAN STREKER "D'entre tous les films d'Antonioni, je préfère Blow-Up car ce film, c'est le cinéma! Il a réussi à faire un film qui communique, par des moyens créatifs très élevés, ce qui définit le cinéma: le point de vue et le regard... qui sont tout simplement le sujet même du film! Nous avons un photographe, qui fait des photos, et suivant le point de vue qu'il prend devant ces photos, la réalité se voit modifiée. Il constate qu'en y regardant de plus près, il y a peut-être, dedans, quelque chose de bizarre. Il y a peut-être un homme qui tire au pistolet, il y a peut-être un mort... Le cinéma, c'est ça, puisque la même réalité n'est plus la même réalité selon le point de vue que le cinéaste adopte, et qui définit son art. Antonioni le montre de façon exceptionnelle, en érigeant cela jusqu'à une forme d'abstraction. Le personnage joué par David Hemmings n'est pas des plus crédibles, Antonioni l'utilise pour opérer une mise en abîme de son art, sans pour autant que cela devienne théorique. Le cinéma étant l'image, le son et le temps, mon cinéaste vivant préféré, Brian De Palma, a pus'inspirer de Blow-Up en faisant Blow Out, où le réel est cette fois interrogé par un preneur de son qui a peut-être enregistré, sous le son d'un pneu qui éclate, celui de la détonation d'une arme meurtrière...Pour revenir à Antonioni, ce mouvement vers l'abstraction qui marque son travail sur Blow-Up (de la mise en scène à la direction des comédiens) va dans ce sens, et sous-tend une réflexion théorique. C'est le type même de film qui aurait pu être chiant, ou pompier, et qui ne l'est pas, loin de là, parce qu'il est fait par lui, un intellectuel mais aussi un grand sensuel. Dans ce film-ci, l'émotion naît de la forme elle-même. Et au bout du compte, on se demande si tout n'est pas fantasmé, imaginé par le héros puisque quand il rentre chez lui, il n'y a plus rien, ses photos ont disparu... Question qui est celle du cinéma: est-ce que c'est mis en scène ou pas, est-ce que c'est vrai ou pas?..." PAR JOACHIM LAFOSSE "La découverte de Profession: reporter à 20 ans, lors d'un cycle Antonioni à l'Ecran Total, reste pour moi un vif moment d'émotion. Son élégance marqua dès cet instant ma perception du travail d'un cinéaste dont le regard incarne pour moi la confiance totale dans l'art qui nous passionne. Les plus beaux décors ne se voient pas, les plus efficaces ellipses ne se discutent pas. Il ne s'agit jamais pour Antonioni de chercher l'efficacité narrative, la performance ne vaut rien, c'est la justesse qui prime. Avec Profession: reporter, il y a d'abord Jack Nicholson. Le trouble qu'il incarne, le vertige qu'il fait vivre. L'oeuvre est portée par une rencontre entre le mystère d'un cinéaste et d'un acteur, chacun se servant de l'autre pour instaurer l'énigme si fondamentale au plaisir du spectateur. La complicité des deux hommes est à couper le souffle, rien n'est forcé, les deux artistes se cachant derrière le film, le mystère en devient subjuguant. Peu d'oeuvres participent de cette façon à l'explosion de la question identitaire. Comme s'il s'agissait à chaque plan de réduire la croyance dans la connaissance de soi à un mensonge inacceptable. A revoir le film aujourd'hui, il me semble qu'il résonne toujours. La course à l'objectivité, à la vérité n'a jamais été aussi actuelle. Les affres de ceux qui tentent le diable à chercher leur inconscient, ou le désir qu'il incarne, nous émeuvent autant aujourd'hui, hier ou demain. Au-delà de cette qualité de l'élaboration du personnage en quête existentielle, la photo du film est d'une beauté indémodable, et dévoile avec subtilité une oeuvre elle-même indémodable. "