TEXTE MICHI-HIRO TAMAI
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TEXTE MICHI-HIRO TAMAIDe Grand Theft Auto (GTA) à Red Dead Redemption, Rockstar remue depuis bientôt 15 ans l'anthropologie de la criminalité américaine. Plus connu des médias pour sa violence que pour ses histoires de gangsters attachants, l'éditeur a ainsi exploré, doigt sur la gâchette, le far west mais aussi le folklore de la criminalité urbaine, des années 80 à notre décennie. Avec L.A. Noire, le studio (qui a confié le projet à la Team Bondi) passe pour la première fois du côté de la police. L'occasion de revisiter les codes ludiques habituels des GTA et de rendre hommage aux films noirs des années 50. Tournées à l'époque avec peu de moyens, ces séries B peuplées de détectives désabusés se cantonnaient aux premières parties des blockbusters en salle. L.A. Noire occupe toutefois la tête d'affiche des rayonnages gaming du moment. Bénéficiant d'un budget confortable, la production triple A compte parmi ces rares jeux qui, à l'instar d' Heavy Rain, jonglent avec les codes du 7e art jusqu'à en faire oublier leur nature ludique. Pour donner l'illusion de la salle obscure, L.A. Noire déroule ainsi une histoire policière dense entrecoupée de flashbacks à la manière de L'Ultime Razzia, film noir indispensable que Kubrick réalisa en 1956. Suivant la montée en grade de Cole Phelps au sein de la police de Los Angeles, le joueur se remémore par bribes des épisodes de la Seconde Guerre mondiale tout en suivant les agissements douteux d'un médecin pour stars. Adossé à l'adaptation littéraire des (vrais) meurtres non élucidés du Dahlia Noir de James Ellroy, L.A. Noire en emprunte l'idée d'un duo d'enquêteurs tout en castant Los Angeles en acteur principal. Certes, ses 21 enquêtes principales puisées dans des coupures de la presse d'époque ne marquent pas autant que la vision désenchantée et subversive du rêve américain de Grand Theft Auto. Reste que ces affaires servent de parfait prétexte à une dissection captivante de la société US de 1947. Epoque où des femmes émancipées par des postes à responsabilités (occupés en l'absence de leur époux) servaient de punching-balls à des maris violents, déséquilibrés mentalement par le conflit. Cadrages soignés, travellings audacieux (servis par des caméras sur grues) et bande originale jazz (cuivres menaçants inclus) plantent l'ambiance de L.A. Noire. La digitalisation de nombreux acteurs croisés dans L.A. Confidential, The Shield, ou Sons Of Anarchy épaissit le jeu. Cole Phelps, le héros, est d'ailleurs incarné par Aaron Staton, alias Ken Cosgrove, un des jeunes pubeux alcoolos de Mad Men. Variés et impliqués, les doublages (en version originale sous-titrée) valident les intentions cinématographiques, tandis que l'animation des visages repousse les limites du genre. Littéralement. On rejoint ainsi pour la première fois la qualité d'un long métrage en image de synthèse. Le jeu des acteurs gagne en véracité. Baptisée Motion Scan , cette technique inédite renforce en outre le parti pris psychologique de L.A. Noire. Mieux, il lui permet de proposer des ressorts ludiques inédits. Crucial dans chaque affaire, chaque interrogatoire demande ainsi d'interpréter l'expression des témoins et suspects. Capable de révéler des sentiments comme la contrariété ou la peur, chaque faciès doit être attentivement observé pour choisir le ton de sa réplique entre vérité, doute ou mensonge. De quoi terminer le jeu plus rapidement. Maligne, la Team Bondi n'a toutefois pas systématisé ce mécanisme et présente parfois des interlocuteurs qui cachent très bien leur jeu. Ces devinettes peuvent donc parfois frustrer. Des points d'intuitions gagnés avec l'expérience peuvent heureusement mener sur la bonne piste. En plus de ce tour de passe-passe brandi par Rockstar pour appuyer son immersion filmique, son approche HUD Less déteint à tous les niveaux. Comme Another World et Heavy Rain plus récemment, l'éditeur gomme un maximum d'interfaces et de menus. En lieu et place d'une icône, quelques notes de piano se glissent à la B.O. lorsqu'on approche d'un indice sur le terrain. L'examen d'un cadavre ou d'un objet se fait, lui, en direct dans le jeu, via des rotations et des zooms à effectuer à la manette. Under A Killing Moon, ancêtre du film noir en version jeu vidéo, n'est pas loin. Phoenix Wright et Last Window non plus: les notes du calepin de Phelps s'utilisent en plein interrogatoire pour contredire des alibis. Malgré une idée de gameplay géniale à base de lecture des visages, L.A. Noire ne se dépêtre cependant pas d'un modus operandi tournant en boucle, entre collecte de preuves et discussions finaudes. Anecdotiques et surtout loin d'être aussi épicés que dans GTA, les fusillades, combats au corps à corps, courses-poursuites en voiture et à pied s'ajoutant à certaines enquêtes ne déclenchent pas les passions. A vouloir (très) bien raconter leurs histoires, les développeurs ont délaissé leur gameplay. l u L.A. NOIRE, ÉDITÉ PAR 2K GAMES ET DÉVELOPPÉ PAR ROCKSTAR/ÂGE 18+/DISPONIBLE SUR PLAYSTATION 3 ET XBOX 360. ***