Le critique d'art est un affreux bavard, coupable de petites "conspirations puantes" -on emprunte le mot à Artaud- faites sur le dos des artistes. Il ferait mieux de se taire. Cette évidence, que l'on n'a pas fini d'oublier, nous a été rappelée à coups de talon dans la face lors de la présentation à la presse de la dernière exposition de Michaël Matthys (1972, Charleroi). Il nous faut citer Pierre Michon - "encore", est-on en droit de soupirer- pour évoquer ce que cette triste pantomime a provoqué en nous. Dans Vie de Georges Bandy, l'auteur des Vies Minuscules évoque un petit emploi dégoté dans la Maison de la Culture d'Annecy parmi les "bons apôtres forts de leur mission civilisatrice" et les "fonctionnaires à hobbies". C'est là qu'il croise le peintre Bram Van Velde invité un soir à parler de son travail devant "ses admirateurs en verve". Michon décrit en ces termes l'artiste perdu dans sa trop longue gabardine d'un autre temps: "(...) honteux des sottes questions qu'on lui posait, honteux de n'y savoir répondre qu'en monosyllabes d'assentiment factice, honteux de son oeuvre et du sort que le monde fait à tous, de la parole burlesque dont il afflige les bavards..." Ce n'est pas autrement que l'on a perçu la triste saynète jouée au détriment du talent représenté par la galerie Jacques Cerami. Sans doute, la stupidité a-t-elle atteint un sommet lorsque, à propos de la prochaine parution d'un roman graphique inspiré par Au coeur des ténèbres de Joseph Conrad, un vieillard bénin a jugé bon de dire qu'au final "les Belges n'avaient pas été pires que les autres au Congo", allant même jusqu'à juger la culpabilité postcoloniale "emmerdante à la fin". Comment ne pas aspirer au mutisme et à la disparition après une telle tirade aussi éloignée de l'oeuvre de Matthys que la lune l'est du soleil?

Antichambre

Que l'on nous comprenne bien, le reproche formulé est moins idéologique (même si sur ce terrain, on se tient à mille lieues de la position avancée) qu'il n'est esthétique. Imbibée de silence tout autant que de charbon et de sang, l'oeuvre de Matthys n'est pas de celles qui offrent la paix de la conscience, ni le pardon. Elle ne propose pas plus la béatitude réjouie que la contemplation sereine. Griffées et douloureuses, les toiles exposées ruminent comme autant de bouches d'ombre qui racontent la pourriture sur pied que nous sommes. Les visages à moitié effacés sont la marque de l'inexorable passage du temps. Déjà mort! est le titre significatif d'une série de portraits portant l'effacement progressif en leur sein. On pense à ces deux personnages en buste appuyés à une table. Leur voyage au bout de la nuit a commencé, un verre de vin pour viatique. D'ailleurs, s'il fallait rapprocher l'oeuvre du Carolo de celle d'un écrivain, ce serait assurément Céline. Ici aussi, on achète la mort à crédit, de préférence en jouant aux cartes et en étant affublé d'un nez rouge. L'oublier serait faire la pire insulte possible aux sombres visions de Matthys. Il faudrait rester muet et paraplégique face à ses tableaux désillusionnés. Toute parole ou tout mouvement n'est acceptable que dans la mesure où ils viennent défaire l'ineptie de ce qui pourrait être dit.

Le Long Fleuve tranquille

Michaël Matthys, Le Botanique, Galerie, 236, rue Royale, à 1210 Bruxelles. Jusqu'au 27/01.

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