On aime Peter Szendy. On l'aime parce qu'il a la délicatesse chevillée à la phrase, la prudence à la pensée et l'élégance au corps. On l'aime aussi parce que, de livre en livre, il est en train de constituer une des oeuvres philosophiques les plus singulières, presque excentriques, de notre temps. C'est une oeuvre faite de petites briques discrètes, explorant l'air de rien des sujets secondaires (d...

On aime Peter Szendy. On l'aime parce qu'il a la délicatesse chevillée à la phrase, la prudence à la pensée et l'élégance au corps. On l'aime aussi parce que, de livre en livre, il est en train de constituer une des oeuvres philosophiques les plus singulières, presque excentriques, de notre temps. C'est une oeuvre faite de petites briques discrètes, explorant l'air de rien des sujets secondaires (de l'esthétique de l'espionnage aux tubes, des relations entre Emmanuel Kant et les extraterrestres à la théorie de la ponctuation, du fond apocalyptique du cinéma aux romans d'Herman Melville), mais charriant, au fil de ses pages, un tremblé conduisant à tout remettre en cause. Pour une écologie des images, dont le titre, très programmatique, pourrait donner à croire que Szendy se serait mis sur le tard à la philosophie balourde, appartient en plein à ce travail éclaté et plein de tact. Déambulant du cinéma de Jean Epstein aux gravures de William Hogarth, des photos d'Imre Kinszki (qui était son grand-oncle) au Peter Schlemihl de Adelbert von Chamisso, ou de la théorie de la néoténie des images chère à Gilbert Simondon à la "mimétologie" de Roger Caillois, il propose une réflexion sur ce qu'on pourrait appeler "la limite du visible". Cette limite, explique Szendy, est celle du temps. Car avant d'être une représentation ou une reproduction, une image est une composition hétéroclite et contradictoire de temporalités: le temps des objets qui y figurent, celui des individus qui les prennent ou dessinent, celui du monde où les uns comme les autres se déploient, et ainsi de suite. À l'heure où toutes ces temporalités se retrouvent écrasées sous la seule exigence d'une économie de l'attention normée par le numérique, nous avons donc besoin d'une nouvelle écologie des images, qui nous réapprenne à y voir toutes les temporalités qui s'y jouent -et donc aussi tous les êtres, au-delà des humains, sans lesquels elles ne seraient d'aucun monde.