C'est une affaire dont, peut-être, les amateurs de faits divers se souviennent encore: au cours de l'été de l'an 2000, une jeune Anglaise âgée de 21 ans, Lucie Blackman, disparaissait à Tokyo. Elle y travaillait depuis peu comme hôtesse de bar. Son corps démembré ne sera découvert que huit mois plus tard. Le procès de son supposé meurtrier durera, lui, six longues années, avec au final un verdict aussi étrange et dérangeant que toute cette affaire. Un célèbre fait divers donc. Mais attention! Pour tous ceux qui, au contraire, se détournen...

C'est une affaire dont, peut-être, les amateurs de faits divers se souviennent encore: au cours de l'été de l'an 2000, une jeune Anglaise âgée de 21 ans, Lucie Blackman, disparaissait à Tokyo. Elle y travaillait depuis peu comme hôtesse de bar. Son corps démembré ne sera découvert que huit mois plus tard. Le procès de son supposé meurtrier durera, lui, six longues années, avec au final un verdict aussi étrange et dérangeant que toute cette affaire. Un célèbre fait divers donc. Mais attention! Pour tous ceux qui, au contraire, se détournent habituellement des chroniques judiciaires et des récits sordides, ce Dévorer les ténèbres reste aussi et quand même un des grands récits à lire de cette année, tant il dépasse en ampleur, en profondeur et en qualité le "simple" fait divers, fut-il tragique. Il y a d'abord le contexte, sulfureux, trouble, et largement incompréhensible pour un Occidental, qu'est le "commerce de l'eau" ou mizu shobai au Japon, soit tous ses clubs de nuit remplis d'hôtesses, japonaises et étrangères, qui servent le whisky coupé à l'eau, participent au karaoké et écoutent docilement les récits des hommes qui payent leur présence et leur consommation à l'heure. Un monde dans le monde, qui a littéralement dévoré Lucie Blackman: " À l'une des extrémités du spectre du mizu shobai , on a les geishas, des femmes aux talents et au raffinement exceptionnels chargées de divertir les hommes (...); à l'autre extrémité, il y a les clubs de torture SM hardcore, où l'avilissement ultime se paye argent comptant. Entre les deux se déploie tout un territoire où voisinent le sordide et le raffinement, les lieux ouverts à tous et les plus sélectifs." Il y a ensuite, bien sûr le récit en lui-même, avec son contexte, ses personnages, son procès et son verdict, tous surprenants et hors norme, et qui là aussi ébauche un portrait brillant du Japon et de la justice japonaise, et qui dépasse de loin la seule affaire Blackman. Et enfin, peut-être surtout, il y a ce journaliste devenu écrivain, correspondant du Times of London, qui s'est totalement immergé dans la vie et la mort de Lucie, comme rarement, et comme personne. Dix ans durant, il a été sur tous les lieux, rencontré tous les protagonistes, toute sa famille, tous ses amis, passé des heures et des jours avec eux, au plus proche de celle dont on parlait finalement peu: Lucie Blackman, 21 ans. Son Dévorer les ténèbres devient alors un récit d'une remarquable profondeur sur la perte, le deuil et l'infinie nuance de gris qui peut séparer le blanc du noir, et le Bien du Mal.