Cela fait un petit bout de temps que la psychanalyse est devenue le punching-ball favori de tous ceux pour qui la vie de l'âme n'aurait rien à voir avec le bourbier bizarre décrit par le bon docteur Freud. De l'antipsychiatrie des années 70 aux attaques débilos de Michel Onfray, en passant par l'ironie pédante des défenseurs du comportementalisme, il ne se passe pas une saison sans qu'elle ne se découvre un nouvel ennemi. Le plus souvent, il faut bien le dire, celui-ci est intérieur: parmi les psychanalystes, beaucoup ont loupé le coche des grands bouleversements sociétaux du dernier demi-siècle -de la libération sexuelle à la fluidification des g...

Cela fait un petit bout de temps que la psychanalyse est devenue le punching-ball favori de tous ceux pour qui la vie de l'âme n'aurait rien à voir avec le bourbier bizarre décrit par le bon docteur Freud. De l'antipsychiatrie des années 70 aux attaques débilos de Michel Onfray, en passant par l'ironie pédante des défenseurs du comportementalisme, il ne se passe pas une saison sans qu'elle ne se découvre un nouvel ennemi. Le plus souvent, il faut bien le dire, celui-ci est intérieur: parmi les psychanalystes, beaucoup ont loupé le coche des grands bouleversements sociétaux du dernier demi-siècle -de la libération sexuelle à la fluidification des genres, des luttes gay aux débats sur la procréation pour autrui. Entre attaques des charognards et sorties à la masse des réacs du cénacle, que reste-t-il de ce que la psychanalyse prétendait offrir? Pour Fabrice Bourlez, psychanalyste belge installé à Paris, gay et fêlé de l'oeuvre de Pasolini, la réponse est claire: il lui reste l'écoute de la manière dont les cercles militants, surtout LGBTQ+, remettent en cause ses catégories. Dans Queer psychanalyse, traité à la fois sensible, personnel et pointu, il part à la découverte des textes, des idées et des combats de ceux que la psychanalyse a longtemps relégués aux marges afin de plaider pour une nouvelle forme de clinique, soucieuse du mineur. Lisant de très près Judith Butler ou Paul B. Preciado, Gilles Deleuze et Félix Guattari ou Michel Foucault, il prend note des actes d'accusation, mais pour mieux en cerner le mea-culpa que les psychanalystes auraient dû en tirer -et les horizons qu'ils ouvrent. Pour Sarah Chiche, écrivaine et psychanalyste, auteure de très beaux essais sur Fernando Pessoa ( Personne(s)) ou Michael Haneke ( Éthique du mikado), ce souci du mineur pourrait tout autant passer par une réévaluation du rôle des femmes dans l'Histoire de l'exploration de la psyché humaine. Son Histoire érotique de la psychanalyse tente donc de reformuler l'enchaînement des événements qui ont mené de la découverte de Freud aux désordres psychiques contemporains en remettant en scène les petites et grandes oubliées -analysantes, analystes, théoriciennes, critiques, franches-tireuses. Le panorama est aussi important que vertigineux, mais souligne combien il laisse intacte une analyse de l'amour qui demeure unique, précieuse -parce qu'elle est l'analyse de quelque chose qui ne cesse de revenir, surtout là où on veut le voir disparaître. Les individus sont et resteront ingouvernables, comme leurs désirs: en 1972, Gilles Deleuze et Félix Guattari l'avaient souligné dans L'Anti-OEdipe. Mais, aujourd'hui, ce sont des psychanalystes qui rappellent à quel point la dimension ingouvernable des désirs est aussi ce qui requiert de faire le deuil d'une science qui prétendrait en dire le dernier mot. Avec la psychanalyse, il ne s'agit pas d'apprendre à se taire devant la certitude scientifique. Il s'agit au contraire d'apprendre à parler de tout ce qui la fait mentir.