On a un peu oublié Vilem Flusser. C'est d'autant plus dommage que sa pensée, mêlant observation de la culture quotidienne et théorie des médias, philosophie hardcore et envolées littéraires, en fait une des plus attachantes figures du monde des concepts de la seconde moitié du XXe siècle. Né à Prague en 1920, longtemps professeur à Sao Paulo après avoir fui l'Europe envahie par les nazis (il perdra toute sa famille dans les camps), puis exilé volontaire en Allemagne et en France, il aura laissé derrière lui une production remarquable, écrite en quatre langues. Parmi tous ses livres, les plus connus sont peut-être ceux qui portent sur le design ( Petite philosophie du design) et la photographie ( Pour une philosophie de la photographie), mais ses nombreuses petites variations sur les objets ( Choses et non-choses), les gestes ( Les Gestes) ou, aujourd'hui, la condition post-historique les valent bien. De fait, les 20 petites conférences de Post-histoire, écrites directement en français par Flusser au début des années 80 mais laissées longtemps inédites dans ses archives au Brésil, fonctionnent ensemble comme une sorte de diamant taillé dont chaque chapitre constitue une facette -un regard possible sur "notre sol", "notre ciel", "notre mode", "notre travail", "notre habitation", "notre divertissement" et ainsi de suite. À chaque fois, il s'agit d'un "instantané" du monde, un petit peu comme des Mythologies à la Barthes qui se seraient nourries de stéroïdes théoriques -et d'une bonne dose de mélancolie. Dans sa postface, l'infatigable théoricien suisse Yves Citton va même jusqu'à faire de Flusser le précurseur de tous les penseurs du "post" (postmoderne, post-humain, post-contemporain et ainsi de suite) qu'il " résume et acère par avance" en instillant le doute quant à ce que peut signifier vivre "après". Car, qui sait, "après" pourrait déjà bien être compris dans l'"avant", et notre présent dans les années 80 de Flusser.

de Vilem Flusser, ÉDITIONS T&P Work Unit/Cité du design, 208 pages.

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