"Je suis un peu nul pour faire des commentaires politiques, explique l'un. J'ai du mal à exprimer un point de vue, j'ai peur de dire des bêtises." "Je n'ai aucune culture militante, dit l'autre. Je ne suis pas engagé, même plutôt modéré." Et pourtant, ces deux-là, soit Mathieu Sapin et Nicolas Debon, respectivement auteurs du Château (lire critique page suivante) et de L'Essai (lire critique page 43), viennent de publier les bandes dessinées les plus "politiques" de ces dernières semaines. Le premier a en effet passé plus de six mois dans les travées de l'Elysée, à renifler l'équipe et la présidence de François Hollande, alors que le second, dans un registre complètement différent, revient sur l'existence d'une communauté anarchiste et libertaire dans les Ardennes françaises, au début du XXe siècle. Deux bandes dessinées qui mettent la chose politique au centre de leur sujet, sans la caricaturer ni réellement en faire; en soi, c'est relativement neuf.
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"Je suis un peu nul pour faire des commentaires politiques, explique l'un. J'ai du mal à exprimer un point de vue, j'ai peur de dire des bêtises." "Je n'ai aucune culture militante, dit l'autre. Je ne suis pas engagé, même plutôt modéré." Et pourtant, ces deux-là, soit Mathieu Sapin et Nicolas Debon, respectivement auteurs du Château (lire critique page suivante) et de L'Essai (lire critique page 43), viennent de publier les bandes dessinées les plus "politiques" de ces dernières semaines. Le premier a en effet passé plus de six mois dans les travées de l'Elysée, à renifler l'équipe et la présidence de François Hollande, alors que le second, dans un registre complètement différent, revient sur l'existence d'une communauté anarchiste et libertaire dans les Ardennes françaises, au début du XXe siècle. Deux bandes dessinées qui mettent la chose politique au centre de leur sujet, sans la caricaturer ni réellement en faire; en soi, c'est relativement neuf. Le Neuvième Art n'a évidemment pas attendu la nouvelle vague des BD du réel telle qu'elle s'impose depuis quelques années pour s'intéresser à la politique; en 1845 déjà, le Suisse Rodolphe Töpffer dessinait Histoire d'Albert, qui s'en prenait directement à l'homme politique James Fazy. Une manière d'aborder les choses, toujours dans la caricature, qui donnera le LA du genre pendant plus d'un siècle, et qui ne semble d'ailleurs pas près de s'épuiser -rien qu'en Belgique, on peut noter l'existence de Bad Bartje qui réinvente l'enfance d'un personnage rappelant furieusement Bart De Wever, alors qu'en France, la présidence de Nicolas Sarkozy a été riche en BD légères mais à charge, de La Farce karchée de Sarkozy au Dico Sarko. Si l'intérêt n'est donc pas neuf, le regard, lui, a mué, en privilégiant désormais le sens de l'observation à celui de la caricature. Un changement qui accompagne, on l'a dit, la nouvelle vague des reportages dessinés et autres BD traitant plus volontiers de la réalité que de la fiction. "Le regard peut encore être ironique, mais est de moins en moins satirique, constatait ainsi récemment Benoît Peeters, scénariste et théoricien, dans un bref entretien télévisé sur le sujet. La démarche des auteurs, désormais, tient plus de l'anthropologie et de l'observation, presque du journalisme politique: la bande dessinée prouve en tout cas qu'elle peut véhiculer de grandes vérités, au-delà des clichés." Mathieu Sapin n'en est ainsi pas à son premier reportage dessiné. "J'avais couvert la campagne électorale du candidat Hollande pour le quotidien Libération. Puis j'ai longtemps pensé faire un sujet sur une usine automobile en pleine crise. La direction était d'accord pour me laisser raconter les choses de l'intérieur, puis a reculé... Mais il y a une vraie évolution dans le regard: la BD docu est vraiment prise au sérieux, via des albums comme le mien, des revues comme XXI ou La Revue dessinée ou tout le travail fait auparavant par des auteurs comme Guy Delisle. Le Quai d'Orsay de mon compagnon d'atelier Christophe Blain (formidable incursion, mais fictionnalisée, dans le cabinet d'un ministre des affaires étrangères, ndlr) est je crois très différent, il n'utilise pas les mêmes armes. Moi je suis observateur, je le revendique, là où il est plus dans une dynamique d'action, scénarisée. Je me suis en tout cas plus concentré, c'est vrai, sur le lieu que sur le locataire. Faire la même chose pendant une année de la présidence de Sarkozy, j'aurais adoré. Je ne sais pas si on m'aurait laissé faire par contre..." Nicolas Debon, auteur d'un Essai beaucoup plus pictural, rejoint Mathieu Sapin dans cette distance revendiquée: "De moi-même, je n'aurais jamais rejoint une telle communauté et une telle idéologie, même si je ressens une sympathie globale pour ces idées de solidarité, d'humanisme. De telles expériences communautaires sont fascinantes, mais véhiculent aussi des constats très amers. Dans L'Essai, on perçoit cette évolution, une phase de développement pleine d'espoir, puis une phase de déclin. Or le déclin, c'est douloureux. J'avais envie de le faire ressentir sans vraiment prendre parti. Avec une certaine neutralité; ce n'est pas un livre de propagande. " Reste en effet ce paradoxe: la bande dessinée dite du réel traite de plus en plus régulièrement de la politique, mais sans en faire. Et c'est au contraire dans la fiction que se nichent encore les oeuvres réellement subversives ou engagées, à l'image d'un V for Vendetta. Ainsi Le Printemps humain de Hugues Micol, paru fin mars chez Casterman: ce pur récit de science-fiction, nourri avec tout l'imaginaire du genre, revisite à l'échelle cosmique nos fameux "printemps arabes", en se demandant si les occupants sont si mauvais, et les révolutionnaires si purs... Une fable qui en dit au moins aussi long sur nos tragédies contemporaines que les BD du réel. TEXTE Olivier Van Vaerenbergh