Si comme nous l'exposition McCarthy ( lire notre dossier page 46) vous a tué, mis sur les rotules, voire vidé de votre sang et de votre bile (biffer les mentions inutiles), on ne saurait trop recommander un passage thérapeutique par la Centrale for contemporary art. La finalité? Se convaincre que la beauté existe et que même si elle est une parenthèse en attendant le chaos, sa présence, ou à tout le moins son souvenir, peut nous aider à vivre. Au monde absurde, plein de bruit et de fureur révélé par Mixed Bag, répond l'écologie méditative de La Banquise, la Forêt et les Étoiles. Avec une remarquable économie de moyens, la Bruxelloise Sophie Whettnall (1973) a tracé un parcours immersif et contemplatif. C'est dans l'obscurité que tout commence. Après avoir laissé derrière lui la chicane qui sert de seuil, le visiteur se retrouve devant une longue projection vidéo. Face à ce triple plan-séquence diffusé en décalé, l'oeil suit la stature altière de femmes, Les Porteuses (2009), qui défilent devant la caméra. Lourdement lestées, ces Burkinabées défient gracieusement les lois de la pesanteur. Le plomb du réel se fait aérien au sommet de leurs têtes. Avec beaucoup d'à-propos, la plasticienne a eu la bonne idée de récupérer paniers et objets transportés. Elle les a peints et posés sur des socles. Le tout pour une fenêtre ouverte sur le monde -"Tout art est une fenêtre ouverte sur un monde auquel l'individu seul à accès", a écrit Etel Adnan- doublé d'un hommage touchant.

Aller... et retour

Après l'obscurité, le visiteur est frappé par la lumière de la nef de la Centrale. L'étrange environnement que façonnent plusieurs polyèdres de bois et d'aluminium fascine: c'est l'idée d'une voie lactée qui vient à l'esprit. On pense aux étoiles et à leur brillance dont l'éclat est toujours déjà passé -pour rappel, les lunettes astronomiques perçoivent la lumière comme une trace, une présence de l'absence. Or, cette dernière hante l'oeuvre de Whettnall, qui traque l'ombre plutôt que la proie, le vent, la lumière et l'incertitude du paysage. Dans cette bulle que découpent les panneaux suspendus au plafond se loge une appétissante banquise que l'on dirait de guimauve. S'y découvrent également les tableaux de la vénérable Etel Adnan, écrivaine et artiste libanaise née en 1925 qui a été conviée par l'artiste bénéficiant de la carte blanche. C'est de paysages limpides et colorés qu'il est question. Ils possèdent une évidence qui va comme un gant aux agencement de Whettnall. Plus loin, des paravents de bois rétroéclairés, un dispositif quasi précaire à l'effet inversement proportionnel, suggèrent une forêt recomposée, le début d'un conte. On la parcourt comme un labyrinthe menant à l'intime, soit une vidéo autour de la lignée donnant à voir le visage de l'intéressée en parallèle de celui de sa fille et de sa mère. Remarquable est le jeu d'ombres qui redessine sans cesse les contours des figures: on peut y voir une métaphore des mécanismes impénétrables de temps et de la transmission. Il ne reste plus qu'à arpenter le chemin en sens inverse. C'est là qu'il faut ouvrir grand les yeux, ou peut-être semer du pain, car le retour déploie une tout autre exposition.

La Banquise, la Forêt et les Étoiles

Sophie Whettnall, Centrale for contemporary art, 44 place Sainte-Catherine, à 1000 Bruxelles. Jusqu'au 04/08. www.centrale.brussels

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