Take a Picture It Lasts Longer. Le titre est de ceux que l'on aime. Il va comme un gant au travail de Robin Graubard (États-Unis, 1951) qui s'est souvent plu à en raconter l'origine. La scène se déroule en 1963 dans un cinéma new-yorkais. Âgée de douze ans, Robin a emmené sa frangine voir From Russia with Love, le dernier James Bond. Devant les deux soeurs, pas de chance, une jeune femme s'est aspergée d'un parfum qui leur décape les sinus. Pour échapper aux corrosifs effluves, Robin se retourne sans cesse pour aspirer de l'air frais. Derrière elle, deux ados pas commodes repèrent son manège et le prennent perso. Exaspérée de se sentir épiée, l'une d'elles lâche: "Prends u...

Take a Picture It Lasts Longer. Le titre est de ceux que l'on aime. Il va comme un gant au travail de Robin Graubard (États-Unis, 1951) qui s'est souvent plu à en raconter l'origine. La scène se déroule en 1963 dans un cinéma new-yorkais. Âgée de douze ans, Robin a emmené sa frangine voir From Russia with Love, le dernier James Bond. Devant les deux soeurs, pas de chance, une jeune femme s'est aspergée d'un parfum qui leur décape les sinus. Pour échapper aux corrosifs effluves, Robin se retourne sans cesse pour aspirer de l'air frais. Derrière elle, deux ados pas commodes repèrent son manège et le prennent perso. Exaspérée de se sentir épiée, l'une d'elles lâche: "Prends une photo, ça dure plus longtemps." Révélation. Cette phrase ne quittera plus l'esprit de l'intéressée qui, quinze ans plus tard, n'aura de cesse de la mettre en pratique. Car c'est bien de vécu dont il s'agit ici. La photographie pour Graubard est une discipline engagée dans le réel, indissociable de la biographie. Il y a du "picaro" chez elle, du nom de ce déclassé espagnol à l'aise dans les marges, exactement le genre d'anti-héros qui fait les beaux jours des romans. En photographie aussi, cet archétype plaît. Il y a les chevaliers -les grands reporters mûs par l'idéal de l'instant décisif et de la pellicule sublimée- et puis il y les picaros, modestes et patients, qui se fondent dans le décor. Graubard appartient à ceux-là, déshérités que l'on oublie et auxquels on offre son image sur un plateau. En voyant son travail, on pense à un Vincen Beeckman, passe-muraille qui traverse les couches sociales avec la même aisance. Perle noire de l'arbre généalogique familial, Robin Graubard a fui le domicile parental quand elle était jeune. Cet art de la fugue traverse ses photos auxquelles la galerie Office Baroque offre un sublime écrin. Vaste parallélépipède à la hauteur de plafond impressionnante éclairé de néons qui se croisent, l'espace se découvre comme un cabinet de curiosités post-moderne. Disposées en vrac, parfois encadrées mais souvent punaisées à même le mur, les photographies se déploient jusqu'au vertige. L'impression est celle d'un album photo personnel aussi incroyable qu'imprévisible. Dans le même mouvement, on découvre tant la jeunesse punk new-yorkaise de la fin des années 70, que des surfeurs d'aujourd'hui ou des scènes improbables au sein desquelles on distingue la moue boudeuse, alors juvénile, d'un Donald Trump, la face livide d'un Warhol en mission pour l'Armée du Salut, voire la silhouette conquérante d'un Richard Nixon ou le profil gracieux de Bianca Jagger. Là où des photographes opportunistes auraient capitalisé sur la célébrité, chez Graubard elle ne représente qu'un accident, une façon de dire "un homme en vaut un autre". Le strass figure au même rang que ces deux gosses roumains sales et en guenilles qui rejouent inconsciemment un fameux cliché de William Klein. Sauf qu'ici, pas de distance, la violence et le désespoir sont palpables. Il y a aussi les plantes dont le jaune flétri mime le plastique, les squatteurs dont le chaos dit le ridicule de l'ordre, le calme des plages exotiques avant la tempête, les escrocs à la petite semaine comme des fantômes qui hantaient Times Square... Autant de menaces potentielles pour nos vies trop sages.