Cela commence par la vision de ce gros rat/hérisson de Chance Street: plusieurs mètres de poils gris incarnés sur un mur de briques, juste en face de la Shoreditch High Street Station. A 360 degrés autour de ce pivot de la nouvelle gentrification -l'équivalent Ixelles-St Gilles- au nord-est de la City, on croise alors des dizaines de fresques murales, souvent inspirées et déconcertantes. Qui donnent aux rues de Shoreditch et de sa voisine Brick Lane une gueule de galerie d'art à ciel ouvert. Dans un passage discret (Bowl Court), un rescapé de la Guerre des étoiles s'ennuie seul sur son mur. Dans une passe semi lugubre du 20A Grimsby Street, une porte est entourée de deux prototypes qui vomissent. Au début de la Redchurch Street, un homme dont les dreadlocks forment des HLM est peint sur un volet. Dans la même rue, au 89, un personnage sci-fi en noir et blanc, dessiné avec virtuosité, étale ses dix mètres de haut sur un immeuble de bureaux. A Club Row, c'est un sachem qui prend un bain de couleurs psychédéliques. Le plus imposant arrive au carrefour de Curtain Road et de Scrutton Street: une bande d'une trentaine de mètres de longueur sur cinq mètres de haut, carrément, orne un rez-de-chau...

Cela commence par la vision de ce gros rat/hérisson de Chance Street: plusieurs mètres de poils gris incarnés sur un mur de briques, juste en face de la Shoreditch High Street Station. A 360 degrés autour de ce pivot de la nouvelle gentrification -l'équivalent Ixelles-St Gilles- au nord-est de la City, on croise alors des dizaines de fresques murales, souvent inspirées et déconcertantes. Qui donnent aux rues de Shoreditch et de sa voisine Brick Lane une gueule de galerie d'art à ciel ouvert. Dans un passage discret (Bowl Court), un rescapé de la Guerre des étoiles s'ennuie seul sur son mur. Dans une passe semi lugubre du 20A Grimsby Street, une porte est entourée de deux prototypes qui vomissent. Au début de la Redchurch Street, un homme dont les dreadlocks forment des HLM est peint sur un volet. Dans la même rue, au 89, un personnage sci-fi en noir et blanc, dessiné avec virtuosité, étale ses dix mètres de haut sur un immeuble de bureaux. A Club Row, c'est un sachem qui prend un bain de couleurs psychédéliques. Le plus imposant arrive au carrefour de Curtain Road et de Scrutton Street: une bande d'une trentaine de mètres de longueur sur cinq mètres de haut, carrément, orne un rez-de-chaussée d'un trip délirant. En musique, on dirait un mix dangereux de speed à la Hawkwind et de peyotl à la Grateful Dead: retour des morts plus du tout vivants, crânes hurleurs, lézards géants et puis aussi filles de glace à seins nus. Cela tient à la fois de l'heroic fantasy, de Roger Dean(1) et du cauchemar personnel modulable. On n'identifie pas l'auteur mais en zappant sur Internet, on réalise que ce bâtiment change, peut-être une fois l'an, de déco extérieure: un délire à l'encre bleue s'y étale en 2011 et puis, l'année suivante, un hommage au Français Moebius (Jean Giraud, 1938-2012) est exécuté par Jim Rockwell, street artist reconnu et "enfant de la culture Atari". Celui-ci s'est inspiré du Moebius dessinant entre autres Jimi Hendrix, lui-même déclinant une photo prise de l'idole guitaristique par un autre Français, le reporter Alain Dister (1941-2008). Scénario de la poupée russe: le "mural"est souvent un trompe-l'oeil d'identités à tiroir. Tout cela s'orchestre dans un quartier boboisé, encore intermédiaire entre les nouveaux entrepreneurs start up et les espaces en friche au détour d'un entrepôt ou d'une impasse défoncée. La réglementation policière s'y veut moins tatillonne qu'au centre de Londres et nourrit les paradoxes: ainsi à la King John Court, en dessous de l'overground, un grand parking à ciel ouvert offre une demi-douzaine d'oeuvres plutôt impressionnantes. Impossible de s'en approcher si on n'est pas client du Car Park:le gardien l'interdit. Limites rigides de la street culturelorsqu'elle devient à usage privé. Lennie Lee n'est pas un théoricien des "murals", pas plus que guide pour visites savantes(2) mais il est peintre, a commencé dans la rue et connaît le milieu. Notre première rencontre date d'il y a 25 ans, dans la même maison de Dalston, trois kilomètres au nord de Shoreditch: facile à repérer, c'est toujours la seule du coin, dont l'extérieur est bariolé de couleurs à la Strawberry Fields. A l'époque, avec sa copine Bridget, ce Juif sud-africain débarqué en 1960 à Londres à l'âge de 2 ans a décoré une pièce entière de sa baraque avec des boutons récupérés dans ce quartier de mauvaise réputation. "Je suis arrivé à Dalston en 1984, il y avait du deal de crack et c'était rempli de maisons vides dont on s'est mis à peindre surtout les intérieurs: endommager la façade était illégal et la police prompte à l'arrestation. Je n'avais pas de fric donc j'utilisais des pots de couleurs récupérés ci et là. Et puis, on voulait s'éloigner du monde, pas le fréquenter. Il y avait ces entrepôts gigantesques abandonnés à King's Cross (aujourd'hui, site chic de l'Eurostar) où tous les délires étaient possibles. Le mouvement Do It Yourself n'était pas seulement pictural, mais ramenait aussi des DJ's et toutes sortes de reactive artists, c'était la grande époque de la Mutoid Waste Company. " Fondée au début des années 80, la Mutoid est un collectif largement influencé par l'imagerie guerrière de Mad Max et des comics anglais Judge Dredd. Il recycle carcasses de bagnoles et déchets métalliques en prototypes customisés, mi-robots grunge, mi-Hummers préhistoriques. Sous la pression policière, la compagnie fout le camp en Italie au début des 90's et après une dispersion de ses travaux un peu partout en Europe -notamment à Berlin- gagne une reconnaissance internationale: elle a participé à la clôture des Paralympiques de Londres 2012(3). Lennie Lee: "Dans les années 90, effectivement, la pression s'est intensifiée, le squatting est devenu plus difficile, notamment sous l'impulsion du Criminal Justice And Public Order Act qui, en 1994, a promulgué toute une série de lois supposées réprimer les conduites antisociales. Cela a obligé les artistes à travailler dans des lieux discrets, des tunnels, des espaces abandonnés. Aujourd'hui, la police londonienne tolère les peintures dans certains quartiers comme Brick Lane ou Brixton mais surtout, le wall painting se décline différemment. Par exemple dans des galeries comme la Stolen Place de Brick Lane qui vend des "copies d'écran", distribuées également online. Et puis pas mal de graffeurs sont des illustrateurs de qualité, payés par des magasins ou des entreprises pour décorer une façade, un volet, une salle. Les murals suivent la gentrification: après Shoreditch, on sent que le prochain quartier à la mode pourrait être là où j'habite, Dalston, ou même plus loin au nord et à l'est de la City, par exemple à Homerton, où j'ai mon atelier. Le canal y est déjà très décoré, comme les bateaux où habitent nombre d' artistes."(1) ROGER DEAN (1944), ILLUSTRATEUR ANGLAIS DEVENU CÉLÈBRE POUR SES POCHETTES DE DISQUES AUX PAYSAGES FANTASMAGORIQUES, NOTAMMENT CELLES DE YES. (2) WWW.STREETARTLONDON.CO.UK/TOURS/ (3) INFOS SUR LE SITE DE JOE RUSH, FONDATEUR, WWW.JOERUSH.COMTEXTE ET PHOTOS PHILIPPE CORNET, À LONDRES