Caron a pris la plus fameuse image de Mai 68. Le 6 de ce mois très chaud sur les contreforts parisiens, devant la Sorbonne occupée, Daniel Cohn-Bendit toise un CRS. Oui, Dany le rouquin révolutionnaire, l'insolent "anarchiste allemand"(1) né à Montauban en 1945, sourit face à un flic casqué, vu de dos. Dans le plissement de lèvres que Cohn-Bendit accorde à son opposant plus grand d'une tête, se logent tous les défis du monde: ceux du nouveau système face au régime fané et autoritaire du vieux de Gaulle. Des promesses de lendemains qui chantent -peut-être de bonheur ouvriériste épanoui- face à la répression droitière pressentie. L'image, noir et blanc, ne saisit pas seulement un instant (surréaliste) des aventures trépidantes de Tintin Cohn-Bendit aux barricades, elle n'illustre pas un simple yin/yang affirmé, mais engloutit toute une époque. Tumultueuse, vertigineuse, moyennement vertueuse, faite d'affrontements, de guerres et de plaisirs estampillés sixties. Né le 8 juillet 1939 à Neuilly-sur-Seine, Gilles Caron va intégralement la vivre et la photographier. Avec une intensité aussi vive que celles des Beatles, mais en deux fois moins de temps mis à sa disposition.
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Caron a pris la plus fameuse image de Mai 68. Le 6 de ce mois très chaud sur les contreforts parisiens, devant la Sorbonne occupée, Daniel Cohn-Bendit toise un CRS. Oui, Dany le rouquin révolutionnaire, l'insolent "anarchiste allemand"(1) né à Montauban en 1945, sourit face à un flic casqué, vu de dos. Dans le plissement de lèvres que Cohn-Bendit accorde à son opposant plus grand d'une tête, se logent tous les défis du monde: ceux du nouveau système face au régime fané et autoritaire du vieux de Gaulle. Des promesses de lendemains qui chantent -peut-être de bonheur ouvriériste épanoui- face à la répression droitière pressentie. L'image, noir et blanc, ne saisit pas seulement un instant (surréaliste) des aventures trépidantes de Tintin Cohn-Bendit aux barricades, elle n'illustre pas un simple yin/yang affirmé, mais engloutit toute une époque. Tumultueuse, vertigineuse, moyennement vertueuse, faite d'affrontements, de guerres et de plaisirs estampillés sixties. Né le 8 juillet 1939 à Neuilly-sur-Seine, Gilles Caron va intégralement la vivre et la photographier. Avec une intensité aussi vive que celles des Beatles, mais en deux fois moins de temps mis à sa disposition. En 2012, paraît J'ai voulu voir. Lettres d'Algérie. Ce sont les missives que Gilles Caron envoie à sa mère d'origine écossaise, en grande partie depuis la colonie française d'Afrique du Nord, soumise à une effarante guerre civile. Après six mois de formation dans les Landes fin 1959, Caron se retrouve à 20 ans parachutiste dans le djebel, de juillet 1960 à avril 1962. Vingt-huit mois de service militaire. Le fils de bonne famille, qui pour cause de divorce parental passe une partie de son enfance à s'ennuyer en Haute-Savoie, est immergé dans un conflit où tous les coups bas sont forcément permis. Caron écrit: "Les fellaghas sont à dix kilomètres de notre camp! Un joli petit village neuf. Cinq fels tués, dont un lieutenant et le commandant de toute la section de l'Ouarsenis. Cinq armes de guerre récupérées. En partant, nous avons tout brûlé." Exécutions et exactions en tous genres: cette école de la barbarie qui le dégoute l'amène au refus de partir en "opération" et à quelques séjours en taule militaire. D'une autre façon, cela le prépare à ce qu'il va bientôt découvrir comme photographe alors que les années 60 collectionnent les guerres, du Moyen-Orient au Biafra. Entretemps, revenu à la vie civile, il se marie à Marianne Montely et devient jeune père de Marjolaine et Clémentine. Sous l'influence du fils du peintre fauviste André Derain, Caron prend ses premières images en 1964, et débute ensuite une formation de photographe de mode et de publicité. La mode ne le quittera jamais complètement, ainsi ce portrait, visible à Charleroi, du mannequin anglais Twiggy, pris à Paris en mai 1967: coupe garçonne sage et ensemble pistache en cadrage américain. Ce n'est pas tant la moue plissée de la jeune fille qui tranche sur les pages standards des magazines fashion mais peut-être bien ses yeux fermés. L'audace, c'est bien connu, adore le détail. On le note dans les autres photos "business-people-politique" de Caron, celles d'Aznavour, Delon, Bécaud, Pompidou, Jean Genet, Robert Kennedy, Dali ou Grace Kelly... Sans jamais avoir l'impression d'être dans Closer, ces images-là ont une grâce de jeunesse, parfois de béatitude, celle des années 60. Il ne suffit pas d'être au coeur de l'Histoire, il faut aussi la renifler suffisamment fort pour que le travail du terrain fasse mousser les rédactions occidentales. La fameuse transmission entre le reporter dans la gadoue "exotique"et les bureaux climatisés de Paris ou New York: là, intervient assez vite le genreCaron, une histoire de physique aussi. Pas forcément grand (1m68), mais athlétique version fil électrique, cavalier de formation: on l'a comparé à l'officier Jacques Perrin dans Le crabe-tambour, alors qu'il ressemble plus à Bruce Chatwin, autre bourlingueur de l'infini.Une gueule et des reliefs de bonne éducation permanente, de lecteur boulimique et ce fameux coup de hanche du destin qui dope le talent. Caron bosse pour l'APIS (Agence Parisienne d'Informations Sociales) où il rencontre Raymond Depardon, provincial timide et doué. Son premier succès, Gilles l'accomplit pour l'agence Dalmas: il fait la Une du 21 février 1966 de France-Soir, quotidienqui tire alors à plus d'un million d'exemplaires. Il a réussi à photographier en prison l'assassin présumé de Ben Barka(2): l'impact est énorme. Bientôt, en 1967, celui qui apprend et cadre vite, fonde avec le susnommé Depardon l'Agence Gamma. Bientôt, l'actualité, donc la matière première de ces photoreporters intrépides, dessine un carrousel d'incessantes violences. Trois années s'écoulent ainsi de la Guerre israélo-arabe des Six Jours de juin 1967 à la disparition cambodgienne de Caron en avril 1970. Trois années où Caron consigne l'humanité degré zéro, se coltine les affrontements d'Irlande, les répressions de Mexico 1968 ou encore la sécession d'une partie du Nigéria autoproclamée République du Biafra. Caron y prend cette photo, également devenue célèbre, d'un guerrier qui transporte une demi-douzaine d'obus à même la tête, le regard vers l'objectif, à la fois résigné et conquérant. Dans ce conflit fratricide, Caron photographie aussi son alter ego, l'Anglais Don McCullin, englué dans un bout de mare, protégeant son trésor perso -ses boîtiers- drapé dans une dérisoire chemise comme un enfant qui n'existe pas. Caron capte toute l'impuissance du geste. La sienne aussi, sans nul doute. Le regard sur l'autre et l'implication dans la guerre, Caron en mesure vite l'impact, l'urgence et le sens. Ainsi, cette autre fameuse image où Raymond Depardon, compagnon de route aux ambitions jumelles, filme en plongée un reste de gosse famélique, au Biafra. La caméra 16 mm perchée un mètre au-dessus du squelette à peine vivant, Raymond est tout à son cadrage, pantalon blanc immaculé, alors qu'autour de lui, la fin d'un monde est posée. Voilà épousés les contours de ce "conflit intérieur" que décrypte le Musée de la photo de Charleroi via 150 documents, n'incluant pas seulement des tirages mais aussi des planches contacts et diverses traces autour de la profession de reporter d'agence. Un métier que Caron vit avec frénésie, sautant d'une mission à l'autre, d'un tournage de Godard (Weekend) à un Conseil des Ministres, de Sylvie Vartan à la castagne d'une journée extrême à Londonderry. En moins de cinq ans, ce boulimique consume plus de 3000 films et pas moins de 800 reportages, devenant fameux pour ses images prises lors du conflit éclair de la Guerre des Six Jours: Caron a le toupet de précéder l'arrivée de l'armée israélienne au Mur des Lamentations à Jérusalem. D'où cette formidable image de Moshe Dayan -général en chef- le rictus triomphant, juste devant un "jeune qui monte", Ariel Sharon. Couvrir les guerres, c'est aussi accélérer les questions sur sa propre mortalité: au Vietnam, chopant un hélico de l'armée américaine -alors que la plupart des photographes sont restés en rade-, Caron suit la prise de la colline de Dak To. Plus tard, il dira: "Je suis arrivé en haut, j'étais tout éclaboussé de sang, de chairs, de trucs. Il y avait des types qui avaient explosé autour de moi." L'ironie, bien sûr, est que le voyage au Cambodge où il disparaît à 30 ans à peine le 5 avril sur la route menant de Phnom Penh à Saïgon, doit être son dernier trip de guerre. C'est ce qu'il écrit à sa femme Marianne. Quarante-trois ans (et plus) après sa mort, cette petite (en taille) dame, est forcément émue de voir la belle expo de Charleroi, ce Conflit intérieur présenté l'année dernière à Lausanne. Marianne: "Gilles avait fait ses Humanités -au sens large-, c'était un intellectuel: il dévorait sans cesse des livres, et quand il était à Paris, il avait une faim incroyable de cinéma. C'était un homme construit quand il a commencé la photo, c'est pour cela qu'il avait un regard différent. La guerre ne l'intéressait que par et pour les gens, qui là, semblaient dans une position de vérité. L'Algérie l'avait préparé à tout cela. Si Gilles réapparaissait là, maintenant, je ne lui demanderais aucune explication: je serais comme lors de notre rencontre à 13-14 ans: rétamée d'amour"...(1) DIXIT GEORGES MARCHAIS, ALORS PRÉSIDENT DU PARTI COMMUNISTE FRANÇAIS (2) LE 29 OCTOBRE 1965, EL MEHDI BEN BARKA, OPPOSANT SOCIALISTE AU ROI HASSAN II, EST ENLEVÉ À PARIS DEVANT LA BRASSERIE LIPP PAR DES AGENTS MAROCAINS ET LA COMPLICITÉ DES AUTORITÉS FRANÇAISES LE CONFLIT INTÉRIEUR,JUSQU'AU 18/05 AU MUSÉE DE LA PHOTO DE CHARLEROI, WWW.MUSEEPHOTO.BE A LIRE ET À VOIR: GILLES CARON SCRAPBOOK, ÉDITÉ CHEZ LIENART.TEXTE Philippe Cornet