DE PATRICK DEVILLE, ÉDITIONS DU SEUIL, 228 PAGES.
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DE PATRICK DEVILLE, ÉDITIONS DU SEUIL, 228 PAGES. Voyageur inlassable, esprit cosmopolite, le Français Patrick Deville ( Pura vida, Kampuchéa) aura donc passé plusieurs semaines enfermé dans les couloirs des archives de l'Institut Pasteur, à traquer notes scientifiques, documents déposés et écrits personnels d'Alexandre Yersin (1863-1943), médecin et bactériologiste suisse qui gravita au sein de la première équipe de Louis Pasteur avant de gagner l'Asie et de s'établir en Indochine française. De ces traces sagement répertoriées et consignées d'une vie ultra mouvementée, Deville a composé une biographie qui est aussi un roman -un genre en soi, qui mêle la réalité la plus pointue aux collages et fantasmes de la littérature. Génial personnage arborescent qu'Alexandre Emile Jean Yersin, tour à tour physicien, marin, botaniste, cartographe et explorateur fasciné par Living-stone. Pur esprit baroudeur qui aura traversé deux siècles de découvertes au gré d'un désir se posant sur tout sans se poser jamais, et tournant systématiquement le dos à l'Histoire. Quand éclate la boucherie de la Première Guerre mondiale, Yersin se lance à corps perdu dans la culture d'espèces botaniques délicates -hévéa, arbre à quiquina- en Indochine. Alors qu'il invente l'ancêtre du Coca-Cola (le coca-cannelle), il néglige simplement d'en déposer le brevet. Au moment où Pasteur meurt et que chacun intrigue pour sa succession à Paris, il court la mangouste à Manille. Jamais on n'a vu tempérament plus décalé, plus désintéressé, plus passif sur fond de projets insatiables. Et quand le jeune chercheur identifiera, en 1894, le bacille de la peste -tour de force qui justifie son entrée dans les dictionnaires-, c'est dans les conditions à moitié hasardeuses d'un labo de fortune à Hong Kong. " Dans les champs de l'observation, le hasard ne favorise que les esprits préparés", dira Pasteur. Et tout le livre de baigner dans cette sorte de folie douce qui entoure les esprits géniaux -scientifiques mais aussi poètes- et dont Deville, incroyablement libre, curieux, sait donner l'exacte mesure. Bien sûr, il faut se battre un peu avec son écriture au départ: exigeante, encyclopédique (avec un côté dictée de Pivot appuyé), elle témoigne du fait que les découvertes de Yersin, repousseur de réalités devant l'éternel, n'ont cessé de forcer de nouvelles niches lexicales dans la langue. Très vite, pourtant, on trouve dans ces mots dont le romancier abuse -scissiparité, géodésie, microbie, animalcules, baromètre améroïde...- une vraie charge mystérieuse, hypnotique. Un magnétisme que Deville reconduit par une chronologie floutée, elle-même aventureuse, avec stagnations, insistances et allers-retours entre jeune et vieux Yersin -longue barbe et £il bleu curieux, toujours- et jusque dans des sauts anachroniques où lui-même fantasmera son irruption impossible dans le tableau d'époque, se présentant comme un " fantôme du futur", clopes et GSM en poche. Prix Femina 2012 à défaut de Goncourt (l'un entrave souvent l'autre), Patrick Deville donne ici une fantastique leçon d'écriture voyageuse: ses phrases emprisonnent des mondes entiers, et sa langue est capable de tout -allumer des feux, tendre des moustiquaires, ouvrir des routes vers des jungles furieuses et empaqueter des rêves dans de grandes toiles étanches. Manière, au final, de capturer et renvoyer les sensations d'une vie -ce que Yersin aimait à appeler " la risible petite énigme de soi". Il y a décidément des petites énigmes plus fascinantes que d'autres. YSALINE PARISIS