D' ALESSANDRO PIPERNO, ÉDITIONS LIANA LEVI, 432 PAGES.
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D' ALESSANDRO PIPERNO, ÉDITIONS LIANA LEVI, 432 PAGES. Son premier roman, Avec les pires intentions, nous avait déjà donné un petit aperçu du goût d'Alessandro Piperno pour les comédies à la sauce piquante. Dans cette radiographie d'une famille juive de la bourgeoisie romaine, il taillait un costard en toile corrosive à une galaxie de personnages déjantés et pathétiques, entre beaufitude et misère sexuelle. Une coulée de lave ravageuse qui avait valu à son auteur son lot de louanges et de comparaisons flatteuses -avec Philip Roth notamment- mais aussi quelques ennuis avec la garde rapprochée des esprits sous cloche de la Péninsule. SPour son deuxième tour de piste 5 ans plus tard, la nouvelle étoile de la littérature transalpine ne range pas les couteaux et ne change pas de terrain de chasse. Dans son viseur, on retrouve le biotope naturel de ce lettré romain né en 1972, fan de Proust et de littérature française en général, qu'il enseigne à l'université. Mais si l'ironie fissure encore les murs de cette classe de privilégiés, la tonalité dominante tire cette fois-ci nettement vers le foncé. Comme si la lumière, matérialisée par l'humour et l'espoir d'une rédemption, qui baignait encore les pages de sa première pièce avait été ici absorbée par une forme de désenchantement à double épaisseur. Le pitch balise l'enfer à venir. Professeur de médecine renommé, Leo Pontecorvo a tout pour lui: la richesse, la célébrité, l'élégance. Il incarne une certaine idée racée de la réussite sociale, dépourvue de ses furoncles les plus visibles comme l'arrogance ou la vulgarité. Mais on se doute que Piperno n'a pas troqué la brosse en chiendent pour celle à reluire. L'auteur ne nous fait d'ailleurs pas languir longtemps sur ses intentions néfastes. Dès les premières pages, il annonce la couleur saumâtre: alors que le cancérologue dîne avec son épouse dévouée et ses 2 fils dans leur villa aux lignes épurées de la banlieue chic, le JT crache à la face de sa petite famille modèle, et de toute l'Italie par la même occasion, qu'une jeune fille de 12 ans -petite amie de son fils de surcroît- l'accuse d'avoir tenté de la séduire. En une seconde, son monde parfait s'écroule. Et avec lui, le confort, les certitudes, l'assurance... Un scénario qui rappelle étrangement l'affaire DSK. Sauf qu'ici, et c'est ce qui fait tout le sel de cette peinture acide, l'accusé ne choisit pas de livrer bataille sur tous les fronts pour prouver son innocence, qui ne fait guère de doute, et sauver ainsi son couple et sa réputation. Non, il choisit au contraire de s'enfoncer. Au sens propre en s'enfermant dans la cave de sa maison avec ses disques de Ray Charles. Au sens figuré aussi, en endossant la culpabilité, sinon de ce viol imaginaire, en tout cas de l'échec d'une vie trop lisse pour être vraiment honnête. Depuis sa geôle, il va arpenter toutes les failles invisibles à l'£il nu qui lézardaient son existence dorée, entamant un lent processus de décomposition sans retour. La langue sinueuse de Piperno, qui s'enroule sur les émotions comme un serpent sur sa proie, distille lentement mais sûrement son venin. On espère un sursaut, un rebondissement qui nous réveillerait du cauchemar. Autant demander à un tifosi de la Lazio de supporter l'AS... l LAURENT RAPHAËL