C'est sans doute LE tube de l'année. Rien qu'aux États-Unis, le Old Town Road du rappeur Lil Nas X a pulvérisé tous les records: dépassant les Despacito, I Will Always Love You et autres Candle In the Wind, le titre est resté à la tête du Billboard 100, le principal hit-parade américain, pendant dix-neuf semaines consécutives! Le carton du rappeur de 20 ans est mondial: il a terminé numéro 1 en Belgique, France, Allemagne, Australie, Canada, ou encore aux Pays-Bas. Rien de plus normal dans ce dernier cas. Car le plus gros hit de 2019 est en partie d'origine hollandaise. Qui l'eût cru? Derrière ses airs de western, Old Town Road est en effet basé sur une production de YoungKio, un jeune bidouilleur de 19 ans, originaire de Purmerend -80 000 habitants à peine, à 30 minutes au nord d'Amsterdam.
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C'est sans doute LE tube de l'année. Rien qu'aux États-Unis, le Old Town Road du rappeur Lil Nas X a pulvérisé tous les records: dépassant les Despacito, I Will Always Love You et autres Candle In the Wind, le titre est resté à la tête du Billboard 100, le principal hit-parade américain, pendant dix-neuf semaines consécutives! Le carton du rappeur de 20 ans est mondial: il a terminé numéro 1 en Belgique, France, Allemagne, Australie, Canada, ou encore aux Pays-Bas. Rien de plus normal dans ce dernier cas. Car le plus gros hit de 2019 est en partie d'origine hollandaise. Qui l'eût cru? Derrière ses airs de western, Old Town Road est en effet basé sur une production de YoungKio, un jeune bidouilleur de 19 ans, originaire de Purmerend -80 000 habitants à peine, à 30 minutes au nord d'Amsterdam. Ce n'est pas un cas isolé. Que du contraire. Le coup de YoungKio n'est que l'exemple le plus spectaculaire de l'importance qu'a prise la scène musicale néerlandaise au cours de ces derniers mois, voire ces dernières années, sur la pop mondiale. Ce n'est pas Kaer qui va dire le contraire. Membre du combo rap historique Starflam, le Liégeois a été nommé récemment directeur du festival Hip Hub Hooray: organisé à Tongres, le 14 septembre prochain, l'événement joue la carte de l'Euregio, rassemblant principalement des rappeurs venus de Belgique, d'Allemagne, mais aussi, voire surtout, des Pays-Bas. À côté du Bruxellois Zwangere Guy, l'une de ses têtes d'affiche se nomme d'ailleurs Josylvio, inconnu par ici, mais véritable star outre-Moerdijk: deux jours après sa publication sur YouTube, son dernier titre - Waarom zoeken naar liefde- avait déjà dépassé les 500 000 vues.... " En vérité, tout ça est une grosse découverte pour moi aussi, glisse Kaer . Je reste un Wallon centré sur les répertoires francophones et anglo-saxons (rires). Mais les choses bougent, et je suis curieux: c'est vraiment étonnant de voir ce qui se passe pour l'instant." Ce qui se passe? Pour le dire clairement, alors que les Pays-Bas ont longtemps paru à la traîne de l'agitation pop mondiale, ils tirent aujourd'hui pleinement leur épingle du jeu, exploitant habilement la nouvelle donne musicale. " Au fond, la barrière de la langue n'existe plus, analyse Kaer. Avec Internet, la musique passe les frontières, avec le rap pour établir la connexion." Le hip-hop comme nouvel esperanto? " Oui, la consommation musicale est totalement libérée de la langue. A fortiori quand prime l'enjaillement. Pas besoin de comprendre ce qui est dit pour pouvoir danser. C'est peut-être le bon côté du "mumble rap" (style de rap US, où les paroles sont mâchées, marmonnées, au point de devenir incompréhensibles, NDLR)", rigole, à moitié, Kaer. Récemment ont ainsi débarqué des morceaux volontiers bilingues (voire trilingues). En la matière, la connexion Amsterdam-Paris est particulièrement forte. Aussi improbable que cela puisse paraître, le rap français s'est en effet jeté sur les stars néerlandaises. C'est L'Algérino qui fait un morceau avec Boef, ou Lacrim qui apparaît sur un titre de 3robi. Plus étonnant encore, le phénomène marseillais Jul a lui aussi glissé du néerlandais dans sa bouillabaisse hip-hop, en invitant Mula B sur Ratata... Lennard Vink a, lui, commencé à travailler comme producteur avec Roméo Elvis dès 2017. " On s'est rencontrés lors d'une session dans le studio Red Bull d'Amsterdam, à laquelle m'avait invité Le Motel -que je connaissais via notre label belge commun Tangram Records, sur lequel j'avais signé avec mon groupe de l'époque, Day Fly." À l'époque, sept titres sont enregistrés, dont trois se retrouvent sur la réédition Morale 2Luxe. La collaboration se passera même tellement bien que Vink se retrouvera à réaliser dix titres de l'album Chocolat, sorti au printemps dernier. " Aujourd'hui, je suis devenu aussi le directeur musical de la tournée." Quel regard porte-t-il sur la scène "urbaine" néerlandaise? " Elle est très diversifiée. De manière générale, les légendes locales restent rattachées à une époque où le texte était plus important que la hype. Mais c'est vrai que, s'il y a dix ans j'écoutais des instrumentaux old school pour pondre des textes, aujourd'hui, c'est la musique de club qui domine la scène. Le fait est que le hip-hop est devenu la nouvelle pop mondiale, et les Pays-Bas se sont très rapidement adaptés à ce nouveau schéma." Un label en particulier donne le ton: " C'est difficile de passer à côté de Top Notch..." Ces dernières années, l'enseigne a complètement bouleversé le paysage local. Fin 2018, un titre du top 100 néerlandais sur trois était lié d'une manière ou d'une autre à Top Notch. Interrogé à l'époque par nos collègues du Focus Knack, le grand patron Kees de Koning expliquait: " En fait, le hip-hop néerlandais était déjà très populaire il y a cinq ans. Le public était là. Les artistes étaient là. (...) Ils ne rentraient juste pas en compte dans les charts et ne gagnaient pas d'argent." Depuis, le streaming est arrivé. Ici aussi, il a tout bouleversé. Reste à savoir pourquoi la Dutch Touch fait autant recette à l'export. Certes, les technologies actuelles facilitent toujours plus les échanges. En deux clics, n'importe quel beat peut être envoyé, partagé, ou mis en vente sur des sites spécialisés. " Nous sommes de bons copycats, continue Lennard , mais nous exportons aussi beaucoup, plus qu'on ne le pense: c'est Mucky Beats qui bosse sur le hit Boasty de Wiley (avec Sean Paul, Idris Elba et Stefflon Don); ou Boaz van de Beatz qui partage un jet privé avec Diplo et pond des morceaux pour Ariana Grande." C'est encore Damso qui prend une production à Jonathan Tan (alias Wantigga) pour le son dance de Lové; tandis que Niska travaille avec Stijco pour B.O.C. Point commun entre ces titres: un parti pris "club" assumé. Car c'est bien ça que viennent souvent chercher les stars étrangères: la production dance décomplexée et grand public qui va cartonner en boîte. Kaer: " C'est vrai que les gros vendeurs néerlandais cartonnent avec des morceaux de pop urbaine très dansante. C'est de la musique pour les clubs. En France, ça se rapproche de ce qu'on appelle parfois le rap de bar à chicha. Musicalement en tout cas, le lien est assez évident." DJ/producteur/batteur et véritable encyclopédie de la dance et du hip-hop, Simon Le Saint n'est pas loin de confirmer. " L'un des plus gros tubes internationaux de 2018, par exemple, X de J Balvin, est basé sur une production des Afro Bros", duo de DJ basé à Arnhem. Comment expliquer que les beats made in Netherlands se propagent aussi facilement? " C'est compliqué à dire. Traditionnellement, les Pays-Bas ont toujours adoré des musiques électroniques très simples et minimalistes, comme la hard trance, ou le jumpstyle. Peut-être que c'est cette même simplicité, mais dans un autre genre, qui plaît aujourd'hui: une idée, un son, hyperbasique, mis en avant. À partir de là, que l'on chante en néerlandais, en espagnol ou en anglais, peu importe." On tient là une piste. Ce n'est pas la seule. " Aux Pays-Bas, peut-être plus qu'ailleurs, on entend de tout. Aujourd'hui, c'est même peut-être devenu l'endroit le plus intéressant pour tout ce qui est dance, house. Les sons se mélangent très facilement. Y compris ceux des cultures issues de l'immigration: afro, latino, pop, hip-hop. J'ai vraiment le sentiment que tout le monde écoute de tout, que le mix passe mieux." En tournée actuellement en tant que batteur pour la reine Aya Nakamura, Simon Le Saint est au premier rang pour observer ce métissage culturel. Lancée par le tube DjaDja -premier numéro un francophone dans les hit-parades hollandais depuis... Je ne regrette rien d'Édith Piaf-, la nouvelle superstar française, aux origines maliennes, triomphe depuis des mois sur les terres du Nord. Avant cela, c'était Stromae -avec qui Simon Le Saint a également tourné-, mais également l'afrotrap du Parisien MHD qui ont bousculé les charts locaux... Parfois remis en question ces dernières années, notamment par les poussées de l'extrême droite, le melting pot culturel néerlandais fonctionnerait malgré tout un peu mieux qu'ailleurs. Kaer prolonge: " Comme la Belgique, les Pays-Bas ont connu des vagues d'immigrés venus d'Afrique du Nord, d'Afrique noire, mais aussi pas mal de gens venus des Philippines, de République dominicaine, des anciennes Antilles néerlandaises, d'Indonésie, etc." Cette diversité se retrouverait également dans une musique plus ouverte sur le monde. Et d'autant plus facilement exportable qu'elle prend le hip-hop comme matrice commune à tous? " C'est une hypothèse...", envisage le directeur de Hip Hub Hooray. Il n'hésite d'ailleurs pas à la mettre en pratique. " Il y a quelques jours, on a rassemblé des rappeurs néerlandais et belges, francophones et flamands, pour une retraite d'une semaine. On a réussi à pondre quatorze morceaux, dont neuf seront présentés sur scène lors du festival, et cinq seront même finalisés en studio. C'était intense, mais passionnant. Quand j'y pense, cela me réjouit. Je me dis que si je suis rentré dans cette culture hip-hop, c'était précisément pour ce genre d'échange, cette énergie collective."