En relisant les belles pages de Qu'est-ce que la littérature?, le travail de Catherine François s'est spontanément présenté à notre esprit alors que la mémoire était encore pleine de sa proposition à la galerie La Forest Divonne. Dans l'ouvrage en question, Sartre tresse une couronne de laurier au versificateur. En prenant soin de l'opposer au prosateur. Habilement, l'auteur de L'Être et le Néant met au jour une différence fondamentale entre le second qui " se sert des mots", comme autant de briques pour échafauder le sens, et le premier qui " sert les mots", les sublime, les enrichit. Toute la nuance est dans le pronom réfléchi, cette appropriation aux contours de prédation. Le rapport du poète avec le mot est tacite, intime, jamais explicite. Il en va de même pour le sculpteur, du moins celui dont le travail nous attrape par le col: il vit son rapport à la matière sous le mode de la communion silencieuse.

Toute l'oeuvre de Catherine François baigne dans cette infusion avec l'en-soi, l'incommunicable. Chez elle, il est question des compacités, certes, mais également des forces qui les étirent. Ce sont ces puissances qui s'exercent sur le vivant qu'elle nous donne à sentir, à humer. Nombreuses sont les pièces à être traversées de plis, de rides, de lignes. Ces boursouflures de la matière ne disent pas autre chose que les tensions s'exerçant sur elles. Tout comme nous, elles sont écartelées entre l'élan propre -le dur désir de s'étendre- et celui du monde naturel, lui aussi en expansion continuelle. Une main striée, un visage buriné, un paysage vallonné... Les marques résultant de ces tensions impossibles à résoudre nous émeuvent.

Pareillement, le travail de François émeut, bouleverse, alarme (heureusement sans donner dans le moralisme écologique). Il provoque ce moment d'arrêt et de conscience dont nous avons tant besoin. Cela même si l'on n'est pas certain qu'en dehors de la merveilleuse lumière qu'il dispense, l'espace faisant place aux différentes pièces lui rende entièrement justice. Peu importe, dès l'entrée, le visiteur est happé par l'une de ses étroites "toupies" de bronze rainurées. Axe monumental abouchant le ciel à la terre, cette pièce destinée au mouvement est figée. Trois câbles métalliques assurent la stabilité de ce totem. Une rencontre du troisième type? Sans doute mais encore plus probablement un coup de force métaphorique.

Contraires Horizontalité et verticalité scandent toute l'exposition. Le choc est parfois douloureux, comme avec cette pièce unique Waves agitées (2019), l'une des plus belles à nos yeux, qui ne cache rien de la blessure de cet antagonisme fondateur. Beaucoup plus sereins sont ces deux monolithes d'aluminium et de résine de couleur bleue faisant valoir deux pulsations distinctes ("calmes" versus "agitées"). Posés contre le mur, ils évoquent immanquablement une lisière cosmogonique, celle où l'eau rencontre la terre. Nul n'est censé oublier que c'est à cet endroit précis que la vie a quitté les abysses pour s'afficher au grand jour. Un carrefour tout sauf innocent auquel il ne manque pour ainsi dire qu'une bande-son. Ces pièces muettes hurlent le flux et le reflux à nos oreilles.

Waves

Catherine François, galerie La Forest Divonne, 66 rue Hôtel des Monnaies, à 1060 Bruxelles. Jusqu'au 18/05.

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