Tristesse de la terre
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Tristesse de la terre DE ÉRIC VUILLARD, ÉDITIONS ACTES SUD, 176 PAGES. 8 "La littérature est nécessairement appelée par le mythe. Mais ce mythe, la littérature se doit aussi de le dessaler." Convoqué à une table ronde du dernier Festival America, Eric Vuillard y exposait un modus operandi éprouvé. Après un diptyque consacré à l'histoire de la Première Guerre mondiale (Bataille d'Occident) et de la colonisation (Congo), le voilà qui s'attaque à l'un des récits fondateurs de l'Amérique: Buffalo Bill et la Conquête de l'Ouest. Et puisqu'il ne suffit pas de convoquer une figure historique et d'attendre que ses grandeurs ou décadences rejaillissent sur un texte (certains, en cette rentrée, s'y sont cassé les dents), Vuillard revisite subtilement la légende -la pétrit, la dégrise. Et d'abord en choisissant, en lieu et place d'un exercice biographique de plus sur le roi des cow-boys, la forme d'un petit "récit" ramassé, qui exhibe d'emblée ses armes: l'ironie, les raccourcis, l'éclair, le fragment. Pour un propos qui, raccord, va venir questionner les codes du western -donc les entamer. Le livre s'ouvre dans le sillage fou de William Cody (1846-1917), formidable exterminateur de bisons au service de la progression du chemin de fer, ami de Theodore Roosevelt, devenu Buffalo Bill, super-héros de fanzines livré aux fantasmes nationaux. Sa vie est un immense spectacle -"tout ce qui touche à Buffalo Bill se change en carton-pâte que c'en est désarmant"-, le bougre finira donc par en créer un, encore plus célèbre que lui: le Wild West Show. Mensonge conçu sur les cendres chaudes du génocide indien en cours, le grand numéro de cirque est "une version du massacre revue et corrigée par Buffalo Bill, dans le plus pur esprit américain". L'incroyable succès du numéro (jusqu'à 18 000 spectateurs par jour à Chicago en 1893) est tel que Buffalo Bill parviendra à convaincre les Indiens eux-mêmes d'y tenir un rôle -le leur, et pour la dernière fois (le tour de piste de Sitting Bull, sous les crachats du public, est à pleurer). C'est le paradoxe absolu, tout y est en toc mais tout y est vrai: "Car le clou du spectacle n'est pas un spectacle, c'est la réalité." Alternant sentimentalité, consternation et terreur, l'attraction cueille et consume son public -c'est le rapport de l'Amérique à sa propre histoire qui se joue dans les gradins. Aux confins de réflexions éthiques (le prix d'une vie, la négation des identités dans un génocide, le rôle des masques) et sociologiques (l'invention du show-business et l'avènement de la société du spectacle), Tristesse de la terre est la mise en plis littéraire d'une gigantesque mise en scène -soit une mise en abîme venant questionner le pouvoir de la représentation. Dans une langueimagée -un petit miracle de mystère et de captation poétique, qui donne énormément à voir en peu de mots-, Vuillard expose un drame intime: la mystification en marche à l'échelle d'une nation, Buffalo Bill ira jusqu'à l'incarner lui-même, éternel cabotin qui se réveillera, mais un peu tard, dépassé par son propre folklore, condamné à se parodier lui-même jusqu'à son dernier souffle -"Une légende vivante est un être mort." Symboliquement rejoué dans un ultime chapitre sur le spectacle éphémère de la neige, c'est tout un pan de rêve d'Amérique qui fond. Décalé, faussement anecdotique, nonchalant, un brillant petit (176 pages) roman français; en soi, un autre genre de grand roman américain. YSALINE PARISIS