Étonnant parcours que celui de Sienna Miller, comédienne née à New York au début des années 80 mais ayant grandi à Londres, où elle a décroché ses premiers jobs significatifs. Repérée dans l'ombre de son ex, Jude Law, dans Alfie il y a une quinzaine d'années, elle enquille les rôles principaux au sein de films mineurs où elle ne peut pas s'empêcher de briller malgré tout (en muse warholienne dans Factory Girl de George Hickenlooper, aux côtés de James Franco dans Camille de Gregory Mackenzie ou de Keira Knightley dans The Edge of Love de John Maybury), avant de se perdre complètement en chemin ( G.I. Joe: The Rise of Cobra, ce genre d'âneries), puis de réapparaître en simple "femme de" chez de très grands cinéastes: Bennett Miller ( Foxcatcher), Clint Eastwood ( American Sniper), James Gray ( The Lost City of Z)...
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Étonnant parcours que celui de Sienna Miller, comédienne née à New York au début des années 80 mais ayant grandi à Londres, où elle a décroché ses premiers jobs significatifs. Repérée dans l'ombre de son ex, Jude Law, dans Alfie il y a une quinzaine d'années, elle enquille les rôles principaux au sein de films mineurs où elle ne peut pas s'empêcher de briller malgré tout (en muse warholienne dans Factory Girl de George Hickenlooper, aux côtés de James Franco dans Camille de Gregory Mackenzie ou de Keira Knightley dans The Edge of Love de John Maybury), avant de se perdre complètement en chemin ( G.I. Joe: The Rise of Cobra, ce genre d'âneries), puis de réapparaître en simple "femme de" chez de très grands cinéastes: Bennett Miller ( Foxcatcher), Clint Eastwood ( American Sniper), James Gray ( The Lost City of Z)... À 37 ans, elle trouve enfin aujourd'hui un rôle tout à fait digne de son renversant génie d'interprétation dans American Woman, petit bijou de cinéma indépendant US resté honteusement inédit en salles, mais désormais disponible en VOD. Temps fort du dernier festival de Deauville, dont Miller était l'une des invitées d'honneur, cette odyssée intime et douloureuse prenant pour cadre une petite communauté très corsetée de l'Amérique profonde s'inscrit dans la lignée tragique d'un Manchester by the Sea. Derrière la caméra, Jake Scott, fils d'un certain Ridley, capte avec une justesse inouïe chacun des infinis détails qui composent cet admirable portrait de femme blessée n'en finissant pas de se relever. Quant à Sienna Miller, sublime, elle mérite tous les Oscars du monde pour sa prestation de mère libre et sans tabous confrontée à la violence nue de l'existence. Interview sans filtre. Le personnage de Debra Callahan dans American Woman est sans doute le plus fort de toute votre filmographie. Est-ce en un sens le rôle dont vous aviez toujours rêvé? Complètement. Et je dois confesser que ma crainte aujourd'hui est de ne plus jamais me voir attribuer un rôle à la mesure de celui-ci. En moins de deux heures, c'est à la fois la fragilité et la densité de toute une vie que le film de Jake donne à envisager. Ce que j'aime particulièrement avec le personnage de Debra, c'est que c'est quelqu'un qu'on ne respecte pas forcément beaucoup au début du film mais qui gagne votre respect à la fin. Ce n'est pas commun, j'ai rarement croisé la route d'un personnage féminin de cette trempe, à la fois façonné par son courage et sa force, son humour et son esprit aussi à travers la tragédie. Quoi qu'il arrive, elle redressera toujours la tête et poursuivra sa route. Cette femme issue de la classe ouvrière confrontée à la disparition dramatique de sa fille au coeur d'une petite ville de Pennsylvanie semble à des kilomètres de votre background personnel. Diriez-vous que vous vous sentez particulièrement attirée par des personnages à la trajectoire de vie éloignée de la vôtre? Disons que j'ai toujours aimé les personnages à la marge. Parfois j'ai le sentiment que faire l'actrice c'est aussi accepter d'explorer les zones les plus obscures de votre nature et de votre imagination. Il y a une dimension très cathartique, en un sens, là-dedans. Le personnage de Debra évolue sur une période de dix ans dans le film, qui la confronte à des joies et des peines l'amenant à changer en profondeur. C'est quelque chose d'assez fascinant à jouer, jusque dans ses aspects les plus traumatiques. La psychologie du genre humain me passionne. Ça apprend l'empathie. Aujourd'hui, je vis à New York, où je mène une existence des plus normales et des plus anonymes. Je prends souvent le métro, par exemple, ce qui me permet d'observer les gens et de nourrir mes rôles. En tant qu'actrice, je ne peux rien imaginer de pire que de rejouer indéfiniment de simples variations de moi-même devant la caméra. Alors oui, au plus c'est éloigné de moi au mieux c'est. Dans le cas de Debra, il s'agissait notamment de choper son accent, qui est quand même solide ( sourire). Une fois que vous trouvez la voix de votre personnage, tout commence à se mettre en place très naturellement. Contrairement à la plupart des drames noyautés autour de ce sujet, American Woman n'est pas un film-enquête focalisé sur la recherche de l'enfant disparu, mais bien le récit quotidien d'une existence marquée par l'absence... Il n'a jamais été question d'envisager le film sous l'angle policier. Tout simplement parce qu'on a déjà tous vu ça des dizaines de fois. L'enjeu d' American Woman tient à la capacité de résilience de Debra, mais aussi à la façon dont son existence se retrouve suspendue par l'incertitude de ce qui est arrivé à sa fille. Le film est dédié à la mémoire de Tommy Kelly, un adolescent de 17 ans qui a disparu à la fin des années 90. J'ai passé beaucoup de temps à parler avec sa mère, Vicki, à lui demander des conseils sur la manière d'appréhender le rôle. Bien sûr, je n'ai toujours aucune idée du sentiment d'horreur absolue que ça doit être de perdre son enfant, mais j'ai essayé de représenter cette épreuve de la manière la plus honnête qui soit à l'écran. À travers Debra, il s'agissait de donner un visage à toutes ces mères courage qui ont souffert loin des projecteurs et continuent d'aller de l'avant. American Woman a connu une sortie dans un nombre très limité de salles aux États-Unis, et a été très peu distribué en Europe. Quel est votre point de vue sur l'état de santé du cinéma indépendant US aujourd'hui? Nous sommes tous bien conscients des changements qui touchent l'industrie cinématographique aujourd'hui. Les superproductions Marvel et la logique de surenchère explosive qui y prévaut ont contribué à refaçonner en profondeur les goûts et les attentes du grand public, peu enclin à faire montre de patience et de curiosité face à des petits films qui entendent creuser une matière complexe et sensible en l'inscrivant dans un rapport au temps tout sauf frénétique. Il y a de quoi désespérer, parfois, mais il ne faut pas baisser les bras: entre les festivals spécialisés, les salles plus défricheuses et même l'avènement du streaming, il y a encore une vie pour les productions farouchement indépendantes. Je crois beaucoup à l'idée que les films finissent toujours, d'une manière ou d'une autre, par trouver leur chemin vers ceux à qui ils se destinent. Et puis, en tant qu'actrice, quand vous faites un film aussi modeste financièrement qu' American Woman, vous pouvez ressentir à quel point tous ceux qui ont embarqué dans le projet l'ont fait par amour de l'art. Tous les salaires sont revus drastiquement à la baisse, vous n'avez aucune garantie sur rien. Il y a quelque chose de très pur là-dedans, et qu'il me semble important de défendre. Il n'y a pas de calcul, pas d'ego, juste la volonté de s'investir pour quelque chose dans lequel on croit. Vous n'avez jamais pensé à produire des films? Beaucoup d'actrices hollywoodiennes aujourd'hui, de Reese Witherspoon à Margot Robbie, créent leur propre société de production afin de s'assurer les rôles intéressants que l'industrie ne leur a pas toujours offerts... C'est vrai, oui. J'y ai déjà songé, bien sûr, et je pense en effet qu'il est particulièrement avisé de générer ses propres projets afin de s'assurer des rôles intéressants, mais aussi de lutter contre l'inégalité endémique des salaires et donner davantage leur chance à des femmes à des postes techniques. Seulement voilà, entre mon travail d'actrice et mon rôle de mère au quotidien, l'idée d'en plus devoir créer une infrastructure et rassembler une équipe autour de moi me semble juste insurmontable. Je ne sais pas comment les autres font, très honnêtement. C'est à peine si je trouve le temps de lire des livres ou des articles qui pourraient éventuellement faire la matière de bons films. Je pense par exemple qu'il y a encore beaucoup de classiques de la littérature qui mériteraient d'être portés au grand écran. Je devrais peut-être apprendre à mieux gérer mon temps, je ne sais pas. Ce n'est vraiment pas mon fort ( sourire). Aussi, d'une manière générale, j'ai tendance à rester à ma place de comédienne. Si le scénario me semble à certains endroits un peu maladroit ou bancal, je vais bien sûr donner mon avis dans le but de l'améliorer. Mais j'aime travailler dans une relation de confiance, où je m'en remets essentiellement aux décisions du réalisateur avec lequel je choisis de tourner. De tous les grands réalisateurs pour lesquels vous avez travaillé, avec qui vous êtes-vous sentie le plus en confiance? James Gray, sans hésiter. Je l'aime du fond du coeur. Il est dingue, chaotique et névrosé, mais tellement talentueux et intelligent. Je n'ai jamais rencontré un cinéphile et un auteur comme lui. Je me fierai toujours davantage à ses goûts et ses choix qu'aux miens. Il est le réalisateur que j'admire le plus au monde aujourd'hui. Avec Paul Thomas Anderson, chez qui je rêve de jouer un jour. D'une manière générale, je considère que j'ai été très chanceuse dans mes collaborations. Au fond, la personne avec laquelle j'ai connu le plus de problèmes de confiance, c'est moi-même. Et ce, pendant très longtemps. En ce sens, American Woman a vraiment marqué un tournant. J'ai enfin le sentiment d'avoir un peu compris qui je suis vraiment et de savoir ce qui est bon pour moi. C'est amusant, mais à quasiment 40 ans j'ai l'impression que les choses ne font que débuter pour moi. Et en même temps, je commence à ressentir une sorte de mélancolie pour tous les rôles que je n'aurai sans doute jamais l'occasion d'interpréter. Je ne serai par exemple probablement jamais la Juliette de Shakespeare sur les planches. J'aurais adoré ça, pourtant. Il y a quelques années, j'ai joué dans une pièce mise en scène par Trevor Nunn, qui est un grand spécialiste de Shakespeare. Je lui ai demandé, inquiète, à quel âge il devenait trop tard pour interpréter le rôle de Juliette, et tout ce qu'il a trouvé à me répondre c'est: " Le problème, très chère, c'est que personne ne voudra avaler le fait que tu es encore vierge. " J'en ai fait mon deuil, depuis ( rires).