Peu d'auteurs francophones vivent deux fois une rentrée littéraire pour le même texte. Kevin Lambert, piquant auteur québécois de même pas 30 ans, a eu cette opportunité pour son deuxième roman, publié successivement par la maison d'édition montréalaise Héliotrope en 2018 puis le Nouvel Attila parisien aujourd'hui. Au-delà du titre ( Querellede Roberval perdant sa localisation), la translation d'un pays à l'autre s'est opérée en maintenant l'oralité puissante du texte, mais en procédant à quelques arrangements, après concertation entre auteur et éditeur. Et c'est le Querelle transplanté en territoire français qui a valu...

Peu d'auteurs francophones vivent deux fois une rentrée littéraire pour le même texte. Kevin Lambert, piquant auteur québécois de même pas 30 ans, a eu cette opportunité pour son deuxième roman, publié successivement par la maison d'édition montréalaise Héliotrope en 2018 puis le Nouvel Attila parisien aujourd'hui. Au-delà du titre ( Querellede Roberval perdant sa localisation), la translation d'un pays à l'autre s'est opérée en maintenant l'oralité puissante du texte, mais en procédant à quelques arrangements, après concertation entre auteur et éditeur. Et c'est le Querelle transplanté en territoire français qui a valu tout récemment le prix Sade à son auteur, et lui permet d'être encore en lice pour le Wepler et le Médicis. De quoi est-il question? À Roberval, " petite flaque sale de bungalows et d'unités commerciales de deux étages" située le long du lac Saint-Jean, les ouvriers de la scierie locale sont en grève: leur patron, Brian Ferland, est un héritier qui connaît davantage les chiffres que la réalité de terrain de ses gars. Ils sont une vingtaine à avoir leur sort entre ses mains. Parmi eux, Bernard, individu biface qui revendique un héritage autochtone mais ne manque jamais de laisser transparaître son mépris de l'altérité, Jacques Fauteux, leader syndical, ou Jézabel, féministe forte tête qui soutient la grève mais a l'impression que " l'usine entière[...] s'est écrasée sur sa vie". Querelle, dernier intégré aux rangs des hommes-machines, affiche une homosexualité tapageuse. Il " ne se distingue pas par son intelligence, mais dans ses coups de bassin scintille une autre forme de génie". Personnage-titre (au patronyme pillé explicitement chez le Querelle de Brest de Jean Genet), il irradie le roman en restant insaisissable, défini par l'opprobre public ou l'admiration dévorante de ses amants-éclairs (créatures glabres aux moustaches de lait tout juste effacées) plus qu'homme de langage. Les projections sur lui oscillent entre l'archétype mâle à la Tom of Finland qui banderait perpétuellement et le croque-mitaine qui arracherait les adolescents à leur confort familial bourgeois délétère. Sa double nature -fantasme d'homme et de personnage- confère sa couleur au texte, dans l'étau serré entre la tragédie et le grotesque, tout comme les surgissements, à la lisière de l'action, de trois jeunes anonymes, plus en déclassement encore que les ouvriers. " À l'heure où [ces] zonards descendent sur la ville", choeur incompris exsudant infections vénériennes et envie d'en découdre, la violence commence à ronger les pages, sans qu'on sache encore jusqu'où il plaira à l'auteur de pousser le curseur de son questionnement nécessaire... Et jusqu'à quand les grévistes tiendront à l'idéal de leur lutte sans basculer ailleurs. Roman queer et politique davantage que militant (la pluralité des voix permettant une ouverture de vues), infusé d'un désir maintenu jusqu'à la lie(sse) et d'une tendresse jusqu'au-boutiste, Querelle secoue avec panache les bases du vieux monde sans avoir toutes les réponses pour en construire un neuf.