Février 1989, l'affaire Salman Rushdie bat des records de médiatisation: depuis quelques semaines, Les versets sataniques, roman de l'écrivain britannique d'origine indienne, provoquent une polémique qui s'enflamme de manière exponentielle. Le livre dépeindrait le versant "peu flatteur" de Mahomet. Le 14 février 1989, l'Iran de l'ayatollah Khomeiny lance une fatwa -condamnation à mort- sur la personne de Rushdie: dans la foulée, Yusuf Islam, ex-superstar pop sous le nom de Cat Stevens, s'exprime en disant: " La personne coupable de blasphème doit être mise à mort. Le repentir ne peut être accepté que dans certaines circonstances." Le choc est énorme, le scandale ravage les ancien(ne)s fans du beau gosse indolent, auteur de Morning Has Broken et Lady d'Arbanville, langueurs pasteurisées du début seventies . Cela fait alors 12 ans que Stevens -de son vrai nom Steven Georgiou, né à Londres le 21 juillet 1948 d'un père chypriote grec et d'une mère suédoise- a embrassé l'Islam, quittant fin 1977 le monde profane des charts, des groupies et d'un folk lunaire insidieusement mélancolique. Londres, mars 1989, à la sortie d'une réunion privée d'étudiants de Goodge Street, un vendredi soir: on l'a suivi toute la soirée. Stevens/Islam est là, devant nous, engoncé dans un large manteau gris, barbe et moustache de rigueur, lunettes de prédicateur, pas vraiment à l'aise. L'effet est étrange, la pression énorme: la presse anglaise en particulier le diabolise. Le playboy caramélisé de I Love My Dog serait devenu l'antéchrist. Quelques minutes auparavant, il a refusé d'être pris en photo avec les "s£urs" en foulard, et là, il nous parle de l'état de santé de sa mère: c'est surréaliste.
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Février 1989, l'affaire Salman Rushdie bat des records de médiatisation: depuis quelques semaines, Les versets sataniques, roman de l'écrivain britannique d'origine indienne, provoquent une polémique qui s'enflamme de manière exponentielle. Le livre dépeindrait le versant "peu flatteur" de Mahomet. Le 14 février 1989, l'Iran de l'ayatollah Khomeiny lance une fatwa -condamnation à mort- sur la personne de Rushdie: dans la foulée, Yusuf Islam, ex-superstar pop sous le nom de Cat Stevens, s'exprime en disant: " La personne coupable de blasphème doit être mise à mort. Le repentir ne peut être accepté que dans certaines circonstances." Le choc est énorme, le scandale ravage les ancien(ne)s fans du beau gosse indolent, auteur de Morning Has Broken et Lady d'Arbanville, langueurs pasteurisées du début seventies . Cela fait alors 12 ans que Stevens -de son vrai nom Steven Georgiou, né à Londres le 21 juillet 1948 d'un père chypriote grec et d'une mère suédoise- a embrassé l'Islam, quittant fin 1977 le monde profane des charts, des groupies et d'un folk lunaire insidieusement mélancolique. Londres, mars 1989, à la sortie d'une réunion privée d'étudiants de Goodge Street, un vendredi soir: on l'a suivi toute la soirée. Stevens/Islam est là, devant nous, engoncé dans un large manteau gris, barbe et moustache de rigueur, lunettes de prédicateur, pas vraiment à l'aise. L'effet est étrange, la pression énorme: la presse anglaise en particulier le diabolise. Le playboy caramélisé de I Love My Dog serait devenu l'antéchrist. Quelques minutes auparavant, il a refusé d'être pris en photo avec les "s£urs" en foulard, et là, il nous parle de l'état de santé de sa mère: c'est surréaliste. Dans l'histoire du rock, Stevens signe la conversion la plus "scandaleuse" de tous les temps , à cause d'une position anti-Rushdie que, plus tard, il nuancera, disant qu'il n'a jamais voulu encourager les gens à braver la loi par un meurtre... Cat mettra grosso modo 20 ans à se départir de son image de croisé islamique. Son prochain concert de Forest est d'ailleurs doublement annoncé: le nom et la photo de Cat Stevens (vintage seventies) étant nettement plus grands que l'image actuelle barrée d'un "Yusuf", sans le patronyme "Islam" (1). Entretemps sont passés le 11 septembre 2001, Al-Qaida et un sentiment d'anti-islamisme volontiers primaire où les clichés occidentaux sur cette religion abondent. Reste qu'en musique, l'Islam se conjugue au pluriel. La preuve en 4 rencontres d'ici et d'ailleurs. Ils n'ont pas que le Yusuf en commun: le jeune Sami, 30 ans, se rêve en successeur de Cat, et a déjà vendu plusieurs millions d'albums depuis la sortie d'un premier disque, Al-Mu'allim, en juillet 2003. Il y chante des "nasheeds" , vocalises islamiques sobrement accompagnées de percussions, les textes louant volontiers Allah et le Prophète: le succès tonitruant embrasse l'Afrique du Nord jusqu'au Moyen-Orient, 2 millions de copies filent dans les charts. Sami Yusuf installe la pop islamique du nouveau millénaire: les chansons caramélisées par Dieu -le "Spiritique" - font fondre les filles, en particulier. " A Istanbul, j'ai fait 200 000 personnes, et là, le 11 juin, je vais donner au Caire le premier concert d'un étranger après la révolution. Pour moi, l'Egypte, où j'ai passé 4 ans à apprendre l'arabe après 2004, est le centre de la région, toute la vie y est enfin revenue. " Sami a l'allure d'un étudiant en sciences éco, voire d'un jeune mec du barreau, et d'une certaine manière, son boulot est bien de défendre des valeurs " plus spirituelles que religieuses, sinon on sent le dogme". "Je crois au pouvoir de la musique", dit-il lors d'une rencontre bruxelloise qui précède son concert de juin. Avec son 3e album, Wherever You Are (Platinum Records), ce Britannique né en 1980 à Téhéran de parents azéris tente le crossover à la manière d'un Lennon ou d'un Marley qui l'inspirent ouvertement: " En 2003, on a changé le monde (sic) , mais le mouvement a commencé dans les sixties. Mon idée est simple: amener les gens à être bien ensemble, qu'ils soient musulmans, juifs, catholiques ou autres. Tout peut être discuté, y compris la religion. " Il ne s'en prive pas: le jour de la mort de Ben Laden, il twitte que le moment est historique, " que le monde est mieux sans lui". De sa retraite de Stockport -au sud de Manchester-, Sami prend ses distances avec la frénésie du succès et son merchandising idéologique: " Je ne suis pas un golden boy de l'Islam, je pourrais faire beaucoup d'argent avec la religion qui est un big business avec de la big money. Comme musulman britannique, je me considère dans la lignée de Yusuf/Cat Stevens: d'ailleurs au début, on croyait que j'étais son fils"... l u EN CONCERT LE 3 JUIN AU BOZAR,WWW.BOZAR.BE Au physique, il évoque vaguement une version africaine de Snoop: longue tige surmontée d'une tête cartoon. Mais ses chansons, qui n'ont rien de gangsta, bercent ses croyances musulmanes sur des rythmes wolof et des couleurs reggae. Carlou D, fils d'un douanier et d'une femme de ménage, est un Baye Fall, branche de la confrérie des Mourides, fondée au Sénégal il y a un siècle. " Après que mon père a quitté ma mère à la fin des années 90, j'ai eu un moment dur, besoin d'une ouverture religieuse. J'ai rencontré le fils de Cheikh Ahmadou Bamba, fondateur des Mourides, j'ai commencé par aimer la personne puis ses croyances. Les Baye Fall sont les soldats de la foi, des esprits humbles qui évoluent et croient à la cohabitation avec les autres religions. Dans mon groupe, 2 des musiciens sont catholiques et cela ne change rien à nos rapports. D'ailleurs, le Sénégal est un Etat laïque et c'est très bien comme cela. " L'Islam de Carlou D n'a rien de conquérant ou de prosélyte même s'il peuple sa musique, une vague cool qui dégorge de sensations tropicales. S'il a quitté son groupe Positive Black Soul -avec lequel il a beaucoup tourné-, c'est pour " élargir la musicalité, dépasser le rap, toucher le grand public". Dans sa HLM de Dakar, plombée de soleil en ce mois de février 2011, Carlou D partage le riz avec ses potes musiciens, avant que ne se réunisse au même endroit son fan-club de jeunes nénettes qui débarquent en taxi! On en croise une, évocation de Janet Jackson version afro teenage, mignonne et piercée. "Je suis, théoriquement, polygame, lâche Carlou. Mais ma femme est contre (sourire). Les Baye Fall sont des gentlemen. " l u CD MUZIKR CHEZ HARMONIA MUNDI " Dans l'Islam, il y a une approche anti-système, un côté anarchique. Et puis dans le Coran, j'ai lu "Que soit bénie la jeunesse qui se révolte ": d'ailleurs si la musique était bannie de la religion, pourquoi les anges feraient-ils sonner la trompette?" La cinquantaine sonnée, Aki Nawaz n'a rien perdu de sa dialectique et de son questionnement perpétuel. Leader de Fun-Da-Mental, le " Public Enemy asiatique", il consacre désormais plus de temps à la réalisation de documentaires à Gaza ou en Bosnie qu'à la musique, même si un nouvel album de la formation électro-hip hop-world fusion pourrait débouler fin 2011 sur son label, Nation Records. Né au Pakistan et arrivé à Bradford (nord) à l'âge de 4 ans, en 1964, il découvre alors une Angleterre sans mosquée: " la question principale de l'immigration était la race et non pas la religion. " Un quasi demi-siècle plus tard, les lieux de culte musulmans se sont installés partout, " dans les anciens pubs, bars à strip-tease et même églises désaffectées. Avec Fun-Da-Mental, on a parfois samplé des textes coraniques dans nos morceaux comme Righteous Preachers ou Chanting Of Allah . La réaction du "parlement musulman" anglais a été initialement méfiante mais quand il a compris que notre musique avait un but, que nos ambitions étaient claires, c'est-à-dire questionner la foi, la communauté, il nous a supportés. Les groupes hip hop musulmans ont d'ailleurs eu un impact réel sur la musique anglaise." Aki, premier punk asiatique de Grande-Bretagne, batteur dans Southern Death Cult (futur Cult), a tout vécu ou presque, y compris fréquenté les gens chargés de la protection de Salman Rushdie... Il est pratiquant sans être dévot: " Aujourd'hui, pour pas mal de gens, l'Islam est devenu une posture et la religion quand elle s'institutionnalise doit être questionnée. C'est l'une des choses que je fais en musique". l "Après le 11 septembre, chez les jeunes Arabes de Bruxelles, il n'y a pas vraiment eu de réaction favorable à Ben Laden ou au terrorisme: le milieu hip hop, qui est un mélange de Beurs, de Blacks et de Blancs, ne s'est jamais vraiment mêlé de religion ou alors de façon marginale, personnelle, pas extrême. " Sahly Nourdi, connu sous le pseudo DeFi j, est un pilier de la scène hip hop belge: dès la fin des années 80, ce breaker acrobatique danse sous le patronyme de Def Rock, puis crée BRC, Brussels Rap Convention, où il produit des textes au diapason de la complexité urbaine version "seconde génération". Né à Schaerbeek en 1968, Sahly vient d'une famille algérienne immigrée après l'Indépendance: "J'ai fait les écoles catholiques, j'avais 48 sur 50 au catéchisme (sourire). Pour moi, les 3 religions monothéistes sont cousines, donc c'est normal de s'y intéresser. A 12 ans, j'ai découvert le rap via des Blacks, des gars que je ne connaissais pas, issus d'une autre réalité, mais le langage semblait fort, revendicateur. La question de la religion était beaucoup moins présente il y a 20 ans, et puis les Twin Towers ne s'étaient pas effondrées. La revendication a toujours été plus culturelle que religieuse. Depuis quelques années, on assiste à une montée de l'Islam avec des valeurs positives, merci Abd Al Malik. Dans mes propres textes, j'ai parlé de Dieu de manière abstraite ou subliminale, toujours humaine." Sahly/DeFi n'aime pas dire qu'il est pratiquant, même s'il fait le Ramadan et espère un jour aller à La Mecque. Longtemps, il a contribué à la section belge de Zulu Nation, organisation américaine fondée par Afrika Bambaataa dans les 70's, nettement moins controversée que la Nation Of Islam (2). Ces temps-ci, DeFi j bourlingue avec Smimooz et Rayer, 2 membres de De Puta Madre dans une formation baptisée Protagonistes (3). Et il n'y a aucune raison -sauf divine- pour que cela ne continue pas... l u (1) CAT STEVENS PREND LE NOM DE YUSUF ISLAM EN 1978, SES 2 ALBUMS POP DE RETOUR, AN OTHER CUP (2006) ET ROADSINGER (2009), SONT SORTIS SOUS LE NOM DE YUSUF. D'AUTRES DISQUES, D'ESSENCE RELIGIEUSE, CONTINUENT À SORTIR SOUS LE PATRONYME COMPLET DE YUSUF ISLAM... (2) MOUVEMENT AFRO-AMÉRICAIN ISLAMIQUE CRÉÉ EN 1930, FAMEUX POUR SES POSITIONS RADICALES, PARFOIS PERÇUES COMME ANTI-BLANCHES OU ANTI-JUIVES ET SES MEMBRES TELS QUE MALCOM X, MOHAMED ALI ET, PLUS RÉCEMMENT, PUBLIC ENEMY ET D'AUTRES RAPPERS US. (3) HTTP://WWW.MYSPACE.COM/DEFIJ u CAT STEVENS/YUSUF À FOREST NATIONAL LE 2 JUIN, WWW.FORESTNATIONAL.BE. LIRE PAR AILLEURS SON INTERVIEW DANS LE VIF DE CETTE SEMAINE.TEXTE PHILIPPE CORNET