Manhattan, début des années 80. La Grosse Pomme sort à peine du marasme. Quelques années avant, elle a même frôlé la faillite. Si elle se relève lentement, une grande partie de la ville reste toujours enfoncée dans la pauvreté, en proie à une violence urbaine qui a transformé certains quartiers en zones de guerre.
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Manhattan, début des années 80. La Grosse Pomme sort à peine du marasme. Quelques années avant, elle a même frôlé la faillite. Si elle se relève lentement, une grande partie de la ville reste toujours enfoncée dans la pauvreté, en proie à une violence urbaine qui a transformé certains quartiers en zones de guerre. Alors, oui, le décor est plombé. Mais le terrain de jeu artistique est lui plus ouvert que jamais -comme il peut l'être quand il n'y a plus grand-chose à perdre. Entre post-punk, naissance de la culture hip-hop et expériences disco, il passe notamment par la piste de danse. Elle n'est plus seulement lieu de divertissement hédoniste, mais propose aussi une alternative solidaire et libertaire, du Mudd Club en passant par le Paradise Garage ou la Danceteria. C'est le point de départ du livre de Tim Lawrence, publié en 2016: Life & Death on the New York Dance Floor (pour lequel on attend toujours une éventuelle traduction française). Le sujet reste large, et même en se fixant des bornes temporelles précises (1980-1983), il n'échappe pas au flou de l'époque. Mieux: il s'y engouffre. Comme l'explique l'auteur dans sa préface: "Il est difficile de dater de manière évidente le point de départ et de fin (de cette scène). Notamment parce que son modus operandi repose sur l'interaction, l'ouverture et la liberté, toute chose semblant connectée à tout le reste, et rien n'ayant vraiment de nom." Entre aventures arty et tubes underground, dégaines intellos et secousses dance, Big Apple s'invente ainsi une scène musicale aux contours aussi flottants que passionnants. De cette exploration, Tim Lawrence a tiré une double sélection à peu près irrésistible. Bien sûr, ce n'est pas la première fois que cette période musicale est décortiquée. Ces dernières années, les compilations sur le sujet ont même eu tendance à se multiplier. Alternant classiques et morceaux plus obscurs, le menu proposé par l'auteur a toutefois le mérite de coller parfaitement à son propos et à sa vision de la scène en question: à la fois cérébrale et crétine, décalée et instantanée. Logiquement, c'est d'ailleurs l'orgie disco de Go Bang! qui ouvre les hostilités: elle est à mettre sur le compte de Dinosaur L, l'un des nombreux pseudos du violoncelliste expérimental Arthur Russell. Du dancefloor à la galerie, il n'y a parfois qu'un pas. À Tuxedomoon, succède ainsi le Drum Mode de Gray: soit, derrière le groove angoissant, le groupe du peintre Jean-Michel Basquiat. Ce dernier produira et réalisera également la pochette de Beat Bop, single culte de l'artiste graffiti Rammelzee et du rappeur K-Rob, également repris dans la sélection de Lawrence. Ailleurs, il est encore question d'Alan Vega, de Quando Quango (remixé par Mark Kamins, responsable de la mise sur orbite d'une certaine Madonna), ou encore de 3 Teens Kills 4 (auquel participait l'artiste Wojnarowicz ). Le dernier mot est laissé à Edwin Birdsong, décédé la semaine dernière. Samplé aussi bien par De La Soul que Kanye West ou Daft Punk, le claviériste est ici présent via son Rapper Dapper Snapper, disco-funk juteux à souhait. NY, I love you...