Emporté par un cancer le 12 décembre 1963, le jour même de ses 60 ans, Yasujiro Ozu a laissé une oeuvre considérable, 54 films (dont 17 considérés comme perdus) tournés entre 1927 et 1962, qui composent le portrait intime et délicat de la famille japonaise à l'aune des mutations d'une société tiraillée entre tradition et modernité. Éminemment personnel, l'art d'Ozu est immédiatement identifiable, affichant une cohérence tant stylistique -plans fixes, caméra placée à hauteur de tatami... Jusqu'aux génériques- signatures toujours présentés sur une toile de jute- que thématique. Si l'on a pu dire de l'auteur de Voyage à Tokyo, chef-d'oeuvre absolu tourné en 1953, qu'il était le plus japonais des cinéastes (idée reçue lui ayant valu de n'être découvert que très tardivement en Occident), ses films, bien que profondément inscrits dans la réalité nippone d'alors, réussissent aussi à parler à chacun, suivant le principe voulant qu'au plus l'on est particulier, au mieux on tend à l'universel. Une sorte de miracle permanent qui a fait de Ozu l'un des plus grands cinéastes du monde, pas moins, un auteur dont l'art épuré et zen a été unanimement célébré, par Paul Schrader comme par Kiju Yoshida, par Wim Wenders comme par Hirokazu Kore-eda ( lire aussi par ailleurs).
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Emporté par un cancer le 12 décembre 1963, le jour même de ses 60 ans, Yasujiro Ozu a laissé une oeuvre considérable, 54 films (dont 17 considérés comme perdus) tournés entre 1927 et 1962, qui composent le portrait intime et délicat de la famille japonaise à l'aune des mutations d'une société tiraillée entre tradition et modernité. Éminemment personnel, l'art d'Ozu est immédiatement identifiable, affichant une cohérence tant stylistique -plans fixes, caméra placée à hauteur de tatami... Jusqu'aux génériques- signatures toujours présentés sur une toile de jute- que thématique. Si l'on a pu dire de l'auteur de Voyage à Tokyo, chef-d'oeuvre absolu tourné en 1953, qu'il était le plus japonais des cinéastes (idée reçue lui ayant valu de n'être découvert que très tardivement en Occident), ses films, bien que profondément inscrits dans la réalité nippone d'alors, réussissent aussi à parler à chacun, suivant le principe voulant qu'au plus l'on est particulier, au mieux on tend à l'universel. Une sorte de miracle permanent qui a fait de Ozu l'un des plus grands cinéastes du monde, pas moins, un auteur dont l'art épuré et zen a été unanimement célébré, par Paul Schrader comme par Kiju Yoshida, par Wim Wenders comme par Hirokazu Kore-eda ( lire aussi par ailleurs). Écrits quasi quotidiennement par Ozu de 1933 à 1963, ces Carnets, réédités aujourd'hui par Carlotta, s'ils ne donnent pas les clefs d'une oeuvre jalouse de son mystère sous son apparente simplicité, n'en constituent pas moins un appendice précieux à sa filmographie, permettant de s'imprégner de l'esprit de leur auteur et d'en partager la pensée. " Journal japonais. Journal en creux", soulignait en 1996 Alain Corneau dans sa préface à une édition originale depuis longtemps épuisée. L'auteur se livre ici comme rarement, même si les notes méticuleusement consignées par ses soins se révèlent souvent laconiques, minimalistes comme pour mieux laisser la vie s'épanouir - " Repérages. Départ d'Uéno à 7h45. Train de Komoro à Umi no kuchi par la ligne Sakutetsudô. Goshôdaïra... Hibukayama... Nuit à l'hôtel "Umi no kuchi - Izumikan"", écrit-il par exemple le 5 août 1934, avant de livrer un poème de son cru: " Ablutions d'eau fraîche, délicates fleurs blanchesdes champs de sarrasin" .Ou encore, plus loin, en juillet 1959: " Saké, le matin. Sieste. Le travail a bien avancé aujourd'hui." Deux échantillons parmi d'autres, innombrables. Elles témoignent aussi de cette extrême attention à l'infra-ordinaire (par opposition à l'extraordinaire) que lui prêtait Georges Perec: " Suis allé commander une boîte à lettre de l'autre côté d'Owarichô. Chez le coiffeur. Au "Candy"" (16/11/33). Mais de beaucoup d'autres choses encore, que le cinéaste fasse part de son enthousiasme à la fin de l'écriture du scénario de Printemps précoce (" Il nous aura fallu 87 jours pour l'achever! (...) On a fêté le scénario au brandy: j'étais ivre-mort" - le 24/06/54) ou qu'il se livre à des réflexions sur son art -" Le champ de la caméra n'est qu'une petite fenêtre sur le monde"- , les observations du quotidien cédant à l'occasion le pas à ses émotions -" Je deviens mélancolique au crépuscule, l'automne surtout"-, quand il ne les parsème pas de réflexions sur (le sens de) l'existence: " On escalade la montagne sachant qu'il faudra redescendre et on part en voyage sachant qu'il faudra rentrer, mais avant de revenir au point de départ, les tours et détours auront enrichi votre expérience de la vie. A n'est que A, l'essentiel est le chemin parcouru entre B et Z." Elles disent encore son intérêt, soutenu, pour le cinéma (il inventorie les nombreux films vus, japonais et américains pour la plupart, parmi lesquels se glisse à l'occasion un Duvivier ou un Feyder) et pour les tournois de sumo; celui, inextinguible, pour le saké, comme les nuits d'insomnie combattues à grand renfort de Dial; les sorties au restaurant entre amis comme l'importance des relations familiales. Elles évoquent également son expérience de la guerre sino-japonaise, dont il décrit l'horreur alors qu'il est envoyé en Chine, et le travail, inlassablement remis sur le métier. Les saisons aussi -" Magnifique journée rarissime en cette saison des pluies. J'ai vu les paysages se succéder, puis s'évanouir dans la lumière déclinante"-, dont le passage trace, entre dit et non-dit, le portrait d'un homme glissant de l'insouciance à la maturité, les Carnets se refermant le 14 août 1963, quelques mois avant sa mort. Ozu laissera pour seule épitaphe sur sa tombe le signe "Mu", un "rien" vertigineux. " C'est ainsi que s'ordonne l'histoire de la vie des hommes" , concluait, serein, le père dans Printemps tardif. La publication de ces Carnets s'accompagne de la sortie, chez le même éditeur, du coffret Ozu en couleurs. Lequel réunit, assortis de bonus fournis (et notamment quatre films réalisés entre 1932 et 1942), les six derniers films d'un réalisateur qui ne devait se résoudre à l'usage de la couleur qu'à partir de 1958, et Fleurs d'équinoxe (il avait, dans le même ordre d'idées, attendu 1936 avant d'adopter le parlant). Bonjour, Herbes flottantes, Fin d'automne, Dernier caprice, Le Goût du saké: l'art épuré de ce cinéaste formaliste est ici porté à quintessence, son exploration de la famille japonaise se déclinant en une somme de variations subtiles qui enregistrent les mutations de la société comme le passage du temps avec une beauté chromatique rarement égalée. L'oeuvre du maître nippon s'y donne à apprécier telle qu'en elle-même: délicatement mélancolique, discrètement bouleversante, et singulièrement inspirante.