C'est avec beaucoup d'enthousiasme que, fin 2018, l'on avait évoqué dans ces pages Us or Chaos, le premier épisode de la collaboration artistique entre le BPS22 et a/political. On rappellera qu'il s'agit d'une collection-fondation derrière laquelle on trouve Andrei Tretyakov, un businessman kazakh basé à Londres. L'homme, " aussi à l'aise en costume qu'en bomber", comme le décrit le directeur du musée carolo Pierre-Olivier Rollin, se profile comme un mécène qui offre son soutien aux artistes produisant des oeuvres dérangeantes et de ce fait soumis à la censure, qu'elle soit politique ou économique. Le volet initial ratissait large, faisant place aux travaux de signatures aussi vari...

C'est avec beaucoup d'enthousiasme que, fin 2018, l'on avait évoqué dans ces pages Us or Chaos, le premier épisode de la collaboration artistique entre le BPS22 et a/political. On rappellera qu'il s'agit d'une collection-fondation derrière laquelle on trouve Andrei Tretyakov, un businessman kazakh basé à Londres. L'homme, " aussi à l'aise en costume qu'en bomber", comme le décrit le directeur du musée carolo Pierre-Olivier Rollin, se profile comme un mécène qui offre son soutien aux artistes produisant des oeuvres dérangeantes et de ce fait soumis à la censure, qu'elle soit politique ou économique. Le volet initial ratissait large, faisant place aux travaux de signatures aussi variées que Kendell Geers, Nancy Spero, Franko B, Democracia, Teresa Margolles, Andrei Molodkin, Piotr Pavlensky, Andres Serrano... Le propos de Black Horizon est quant à lui beaucoup plus circonscrit en ce qu'il convoque un duo de plasticiens qu'une trentaine d'années séparent: Erik Bulatov (1933), qui incarne la première génération de la scène artistique russe post-Seconde Guerre mondiale, et Andrei Molodkin (1966), qui en représente la troisième vague. Outre le socle identitaire commun, de nombreuses convergences lient Bulatov et Molodkin: importance des mots et de la phraséologie, tonalités chromatiques partagées, résistance aux dominations idéologiques et minimalisme formel. L'exposition est de celles dont on ne sort pas indemne. Avant même d'écarter le rideau qui dissimule la salle Pierre Dupont, le visiteur prend conscience d'une menace diffuse. Des bruits sourds lui parviennent, comme des coups de feu étouffés, à un rythme obsédant. Une fois la frontière de textile écartée, une véritable sidération prend place. Young Blood, l'installation de Molodkin, a des allures de mandala politique froid et clinique. Elle consiste en une scénographie savamment articulée entre un fauteuil médical propice aux prises de sang et la projection mouvante de slogans percutants: " Cop shot just for kicks", " Burn the temple fuck the judge", " I will be your noise"... Autant de paroles extraites de morceaux de drill music, infra-genre musical apparenté au rap et né dans les quartiers violents de Chicago. Le tout ponctué de pompes, de tuyaux, de frigos et autres caméras sur pied. De régulières pulsations propulsent le sang dans des écrins de plexiglas contenant les lettres formant les phrases évoquées. Ce dispositif a été soufflé à Molodkin par son expérience personnelle de l'idéologie, soit une logique qui commande de donner son sang pour des phrases vécues comme vides de sens. Ici, le Russe a collecté le liquide vital auprès de jeunes volontaires se reconnaissant dans les mots d'ordre proposés. Le spectacle offert pénètre l'esprit du visiteur comme une foreuse, à tel point qu'il faut une bonne dose d'énergie pour s'en éloigner. La réduction opérée par Molodkin du principe de l'existence possède une efficacité totale qui rappelle les écorchés de Vésale: le dedans s'expose dehors et l'on est obligé de regarder en face ce que l'on ne veut pas voir, loin des narrations édulcorées que chacun se raconte pour survivre. Il en va de même des lettres géantes et des toiles grand format blanches, rouges et noires d'Erik Bulatov, l'espace inouï qu'elles nous laissent entrevoir sidère et épuise. C'est blême que l'on quitte les lieux.