Patrice Leconte se tournant pour la première fois vers l'animation, à 64 ans, pour l'adaptation d'un roman à succès qui plus est: à vue de nez, honnêtement, l'idée avait tout du moyen plus ou moins commode, voire paresseux, de sortir d'une impasse créative certaine, après les réussites plus que relatives des Bronzés 3 (2006), de La Guerre des Miss (2008) ou de Voir la mer (2011). Ce serait oublier, toutefois, que le cinéaste français, qui a fait ses classes dans la BD durant 5 ans, au journal Pilote, avant de se lancer dans la grande aventure du cinéma, est depuis toujours particulièrement sensible au dessin, et que son univers, au confluent du comique et du tragique, du bouffon et du pathétique, rencontre sur bien des points celui dudit roman à succès.
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Patrice Leconte se tournant pour la première fois vers l'animation, à 64 ans, pour l'adaptation d'un roman à succès qui plus est: à vue de nez, honnêtement, l'idée avait tout du moyen plus ou moins commode, voire paresseux, de sortir d'une impasse créative certaine, après les réussites plus que relatives des Bronzés 3 (2006), de La Guerre des Miss (2008) ou de Voir la mer (2011). Ce serait oublier, toutefois, que le cinéaste français, qui a fait ses classes dans la BD durant 5 ans, au journal Pilote, avant de se lancer dans la grande aventure du cinéma, est depuis toujours particulièrement sensible au dessin, et que son univers, au confluent du comique et du tragique, du bouffon et du pathétique, rencontre sur bien des points celui dudit roman à succès. " J'avais lu le livre de Jean Teulé, Le Magasin des Suicides , parce qu'on m'avait proposé d'en faire l'adaptation. Le bouquin dégage quelque chose de terriblement croquignolet -je n'ose pas dire provoquant parce qu'il s'agit d'une histoire tellement noire et tellement joyeuse à la fois-, avec cette boutique qui, de génération en génération, vend tout ce qu'il faut pour se donner la mort. Seulement voilà, en prises de vue réelles, ça me semblait tout simplement inadaptable, à moins d'avoir le talent d'un Tim Burton, ce qui n'est pas mon cas. J'avais donc refusé. Le temps a passé et Gilles Podesta, producteur, vient me trouver. Il me parle du Magasin des Suicides . Je dis: "Non, je connais, on ne peut pas le faire." Et là, il me propose d'en tirer un film d'animation. D'un coup, tout s'est éclairé. L'idée était brillante, parce qu'avec l'animation, on n'est pas dans la vraie vie mais dans un univers forcément décalé, anti-naturaliste, qui autorise toutes les fantaisies. Je n'avais jamais fait ça, je n'y avais même jamais songé à vrai dire, ça m'excitait, j'ai dit oui. C'était il y a 3 ans." Voilà donc le réalisateur des Bronzés, du Mari de la coiffeuse, de Ridicule et autre Fille sur le pont embarqué dans un projet pour lequel il avoue ne pas se sentir tout à fait dans son élément, tout en n'avançant pas en terrain inconnu pour autant. Passionné de films d'animation, Leconte n'en connaît en effet pas les rouages, ce qui ne l'empêche nullement d'avoir une idée précise de ce qu'il veut. Et, partant, de ce qu'il ne veut pas. Notamment s'agissant, en la matière, de ce qui ressemble désormais furieusement à un passage obligé: le relief. " Les films d'animation en 3D finissent un peu tous par se ressembler. Avec ce côté rond, les cheveux qui bougent bien. Il y a un traitement qui fait que, même si, à la base, la conception des personnages, des décors, est très disparate, très différente en fonction des cas, à l'arrivée vous retrouvez un rendu commun à tous ces films. Mon attachement personnel pour l'aspect graphique des choses me dictait qu'il fallait qu'on échappe à ça. Je voulais qu'on sente la main." La solution, développée dans les studios TouTenKartoon à Angoulême, porte un nom: la 2D relief. Et consiste à disposer, à différents niveaux d'un même espace, plusieurs dessins en 2D afin de créer une impression de profondeur. " Le principe rappelle les livres pop-up, s'enthousiasme Leconte. Vous savez, ces livres qu'on ouvre et où il y a des choses qui surgissent, des palmiers, des paquebots, des réverbèresà J'ai été immédiatement emballé par ce traitement graphique. Parce qu'il y a du relief mais que, avant toute chose, c'est vraiment du dessin." De quoi donner au film en devenir des allures de modeste précurseur. " Par rapport à cette paradoxale 2D relief, il y a eu des expériences déjà. Le Chat du Rabbin ou Titeuf, le film , par exemple, ont adopté grosso modo ce genre de traitement, mais après coup. Ce qu'il y a de vraiment singulier chez nous, c'est que la conception en 2D relief est faite dès l'origine. La mise en scène, le découpage, ont été pensés dans cette optique." Coproduit par Diabolo Films (France), Entre Chien et Loup (Belgique) et Kaibou Production (Canada), Le Magasin des Suicides, que Leconte annonce " hirsute" ainsi que " en partie chanté et dansé", affiche au compteur un budget de près de 12 millions d'euros. " Aujourd'hui, explique Gilles Podesta, on ne peut pas produire un film d'animation sur un seul territoire en Europe. Une fois posée cette contrainte nécessaire, on a tenu à ce que les pays coproducteurs soient francophones. Partant pour 3 ou 4 ans d'aventures, on trouvait ça plus serein que l'ensemble des artistes, créateurs et techniciens fonctionne dans la même langue. Les 3 structures mises à contribution, à Angoulême, à Montréal et ici au Pôle Image de Liège, avec le studio Waooh!, font en outre partie du même groupe technologique, Toonalliance." Depuis 5 ans, le PIL, comme on l'appelle à Liège, constitue en fait la principale fédération de prestataires audiovisuels en Belgique, et compte pas moins de 25 entreprises, spécialisées notamment dans l'animation et les effets spéciaux. Dont le studio Waooh! qui, s'agissant du Magasin des Suicides, se concentre essentiellement sur les décors, ainsi que le travail de mise en relief. Venu jauger le moral des troupes, à l'étage de ce Pôle aménagé, nous apprend-on, dans une ancienne manufacture de tabac, Patrice Leconte ne peut s'empêcher de conclure en spéculant gentiment sur le succès potentiel du film, prévu pour le printemps 2012, avec cette pointe d'humour beauf qui a fait son succès dès la fin des années 70: " On va faire un tabac!" Ben tiens. Avant d'ironiser sur une improbable suite: " Ça s'appellera Le Magasin des Suicides fait du ski." On ne se refait pas. l TEXTE NICOLAS CLÉMENT