En 1931, l'adaptation par James Whale de Frankenstein, le roman culte de Mary Shelley, assoit sur grand écran la figure du freak, monstre humain rejeté pour sa différence. Fruit innocent du délire prométhéen des hommes et victime de la profonde intolérance de ceux qui se gargarisent de leur soi-disant "normalité", cette créature rapiécée à la cervelle viciée découvre la poésie et la douceur des fleurs avant d'être livrée à la violence de la vindicte populaire, traduite en foule compacte brandissant fourches et torches. Si sa réaction vengeresse le conduit au bûcher, elle l'érige surtout en symbole rebelle d'une altérité perçue comme menaçante qui refuse de courber l'échine.
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En 1931, l'adaptation par James Whale de Frankenstein, le roman culte de Mary Shelley, assoit sur grand écran la figure du freak, monstre humain rejeté pour sa différence. Fruit innocent du délire prométhéen des hommes et victime de la profonde intolérance de ceux qui se gargarisent de leur soi-disant "normalité", cette créature rapiécée à la cervelle viciée découvre la poésie et la douceur des fleurs avant d'être livrée à la violence de la vindicte populaire, traduite en foule compacte brandissant fourches et torches. Si sa réaction vengeresse le conduit au bûcher, elle l'érige surtout en symbole rebelle d'une altérité perçue comme menaçante qui refuse de courber l'échine. L'année suivante, Freaks de Tod Browning (La Monstrueuse Parade, 1932) achève de donner ses lettres de noblesse à ce motif décisif de la difformité révoltée. Mettant en lumière le quotidien d'un cirque itinérant et de ses résidents hors norme, désignés pour la plupart comme des "horreurs ambulantes", le film emploie de véritables phénomènes de foire comme comédiens. Lilliputiens, soeurs siamoises, têtes d'épingle, homme-tronc, femme à barbe... "Rien ne vaut la différence", déclare sarcastiquement la belle et grande trapéziste Cléopâtre, détestable femme fatale et manipulatrice au coeur de la cruelle intrigue de Freaks. Cette maxime, ce film complètement inédit pour son époque, et qui ne manqua d'ailleurs pas de faire scandale, a le courage de la faire littéralement sienne, condamnant sans équivoque la laideur morale de ladite Cléopâtre pour lui préférer les valeurs d'entraide et de solidarité qui légitiment l'implacable revanche de la troupe lassée de ses moqueries et de ses manigances. Objet choquant qui aurait fait fuir ses spectateurs en hurlant et provoqué des fausses couches, Freaks fut jeté aux oubliettes durant trois décennies avant d'être redécouvert dans les années 60. La contre-culture s'en empare alors pour en faire, à juste titre, l'une des oeuvres majeures de l'Histoire du cinéma, à l'influence particulièrement prégnante chez quelques-uns de ses plus talentueux outsiders, fascinés par les thématiques de la différence et de la difformité -des malformations congénitales de certains personnages du psychédélique El Topo d'Alejandro Jodorowsky (1970) à l'amour obsessionnel d'un Tim Burton pour les inadaptés (Edward aux mains d'argent, le Pingouin de Batman Returns...) en passant par la révolte d'un groupe de nains au sein d'un asile dans Les nains aussi ont commencé petits de Werner Herzog (1970), grand architecte de la folie et de la dissemblance. Au début des années 80, un certain David Lynch cite ouvertement le chef-d'oeuvre de Tod Browning au moment de signer The Elephant Man (1980), drame édifiant qui joue de l'ombre et du hors champ pour déjouer le voyeurisme vulgaire, avant de présenter plus frontalement (sic) son protagoniste: John Merrick, Britannique atrocement disgracieux qui, durant l'époque victorienne, a réellement été exhibé comme phénomène de foire puis étudié par la médecine. En voie d'acceptation après avoir été moqué, harcelé, rejeté, roué de coups, il croit un temps pouvoir s'intégrer aux modes et conventions de la société des hommes, mais l'écoeurante abjection de ceux-ci explose dans une scène sinistre où domine une anxiogène musique de cirque. Puis dans une autre où finit par résonner cette déchirante tirade de Merrick qui, acculé comme la créature de Frankenstein par une foule prête à le lyncher pour son apparence, tient tête à ses bourreaux avec la plus remarquable des dignités: "Je ne suis pas un éléphant! Je ne suis pas un animal! Je suis un être humain!" On le voit bien: davantage encore qu'un simple insurgé, le freak agit aussi à la façon d'un puissant révélateur de la cruauté et de la bêtise des hommes -le monstre, bien souvent, est loin d'être celui qu'on croit, en effet. C'est la leçon d'un autre très bon film d'un grand cinéaste: Mask de Peter Bogdanovich (1985), librement inspiré de l'histoire vraie de Rocky Dennis, un jeune homme atteint de dysplasie craniométaphysaire. Adolescent décomplexé en quête d'amour transi, rejeton chéri d'une mère fière et indépendante, ami d'une bande de motards et fan de rock'n'roll, il incarne l'outsider rebelle par excellence, un joyeux doigt tendu aux convenances et à la mort imminente que ne manque jamais de lui promettre le corps médical. Porté par son désir d'aventures et de voyages, son irrépressible envie de vivre, il ouvre une voie royale à tous les beautiful freaks récents du grand écran -du jeune homme libre au visage déformé par une neurofibromatose d'Under the Skin de Jonathan Glazer (2013) au gamin futé de Wonder de Stephen Chbosky (2017).