D'abord, il s'agit d'éviter toute confusion. Des jeunes gens mödernes de Jean-François Sanz n'est pas le piètre programme du même nom récemment diffusé sur Arte et réalisé, celui-là, par Jérôme de Missolz. Ce dialogue perché et sans intérêt entre Yves Adrien, inventeur et apôtre de l'expression Növo, critique rock, dandy et serial noceur de l'époque, et d'irritants jeunes gens modernes d'aujourd'hui. Tous deux cependant ont les mêmes origines. L'exposition initiée en 2008 à Paris par la galerie du jour agnès b. qui retraçait l'histoire de la scène post-punk, cold wave et Novö française à la fin des années 70 et au début des années 80. Cette expo, passée par Bruxelles deux ans plus tard à l'Espace Art 22, Sanz en était le commissaire. "Pendant sa préparation, j'ai réalisé beaucoup d'interviews et on m'a suggéré d'emmener un caméraman pour immortaliser tout ça. Constituer des archives vidéo de ce qui allait nourrir l'expo, retrace-t-il. Nous avons proposé un documentaire à Arte, mais la chaîne franco-allemande a mis la main dessus. Elle a voulu un autre réalisateur et c'est devenu un autre film. Un film hors sujet selon moi. D'où l'idée de réactiver le projet d'origine. "
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D'abord, il s'agit d'éviter toute confusion. Des jeunes gens mödernes de Jean-François Sanz n'est pas le piètre programme du même nom récemment diffusé sur Arte et réalisé, celui-là, par Jérôme de Missolz. Ce dialogue perché et sans intérêt entre Yves Adrien, inventeur et apôtre de l'expression Növo, critique rock, dandy et serial noceur de l'époque, et d'irritants jeunes gens modernes d'aujourd'hui. Tous deux cependant ont les mêmes origines. L'exposition initiée en 2008 à Paris par la galerie du jour agnès b. qui retraçait l'histoire de la scène post-punk, cold wave et Novö française à la fin des années 70 et au début des années 80. Cette expo, passée par Bruxelles deux ans plus tard à l'Espace Art 22, Sanz en était le commissaire. "Pendant sa préparation, j'ai réalisé beaucoup d'interviews et on m'a suggéré d'emmener un caméraman pour immortaliser tout ça. Constituer des archives vidéo de ce qui allait nourrir l'expo, retrace-t-il. Nous avons proposé un documentaire à Arte, mais la chaîne franco-allemande a mis la main dessus. Elle a voulu un autre réalisateur et c'est devenu un autre film. Un film hors sujet selon moi. D'où l'idée de réactiver le projet d'origine. "Soit mettre en lumière Mathématiques Modernes, ArteFact, Taxi Girl, Elli & Jacno, Marie et les Garçons... Cette scène chic, punk et intello, dandy, arty et rétro futuriste un peu passée à la trappe en son temps. "Je voulais réparer cette injustice. Faire découvrir des groupes majeurs comme Marquis de Sade que finalement assez peu de gens connaissaient, poursuit Sanz. Des années 80, on a surtout retenu les clichés. Toute la vague, plus caricaturale, apparue au milieu de la décennie. Partenaires Particuliers, certains trucs d'Indochine... C'est d'ailleurs pour ça que je me suis arrêté à 1983."Sanz est encore tout gamin quand en 1980 le magasine Actuel fait sa couverture avec les membres du groupe rennais et leurs génitrices titrant avec humour: Les jeunes gens modernes aiment leur maman. "J'ai approfondi a posteriori mais ce sont les premiers sons non formatés que j'ai pu entendre. Que ce soit sur la radio libre ou grâce aux vinyles d'une soeur de sept ans mon aînée. J'ai rapidement été fasciné par ces sonorités. Ça a guidé mes goûts musicaux. Je me suis mis à collectionner leurs disques, à me spécialiser dans ces années. J'ai repris le titre de cet article qui avait marqué les esprits, mais il décrivait une scène qui n'en était pas vraiment une. Des jeunes gens pas d'accord sur grand-chose avec des musiques et des looks d'ailleurs fort différents." Taxi Girl se fait produire par Jean-Jacques Burnel des Stranglers. Mathématiques Modernes a la pop new wave, légère et décalée. Là où Kas Product aime le synthé blafard et l'univers "suicidien". Le phénomène est dur à cerner. La vision tout sauf univoque. "Marquis de Sade et Jacno se connaissaient et ne se voyaient rien en commun. Mais il y a une énergie. Un souffle. Quelque chose d'assez rare en France. Un élan créatif comme le pays en a finalement peu connu. C'est sans doute une de ses périodes musicales les plus riches d'ailleurs. On parle de mouvement global, d'esthétique, de concept. De références multiples, même si elles n'étaient pas toujours maîtrisées puis perçues comme elles le devaient."Difficile, voire impossible donc de dresser un arbre généalogique. "Ce qui les relie, c'est la méthodologie. Empoigner un instrument, monter des événements. Créer des scènes, des réseaux, des labels. Des manières de procéder, de réagir à un état de la culture."Il y a bien quelques références communes. Le Velvet Underground (Daho faisait le mur à seize ans pour aller voir Nico en concert). Ou encore le punk qui leur a permis d'exister. Mais après la tornade anglaise à crête, tout semble devoir être créé de nouveau. "Ils ont remis les choses à plat. Ont décomplexé pas mal de gens." "Ce n'était pas un mouvement réellement basé sur la musique, dira Philippe Pascal (Marquis de Sade). Mais plutôt sur le refus de certaines valeurs. Nous revendiquions d'être antifun, antibruyants.""Etre Növo, c'est être dissident de tout: y compris et surtout de soi-même", plaidait Yves Adrien. Fondés sur la révolution punk et l'arrivée des machines, souvent marqués par Kraftwerk, la trilogie berlinoise de Bowie et la froideur du Manchester d'antan, les projets de cette jeunesse dégoûtée par les hippies comme par le conservatisme seront à la fois neufs et très référencés. Pas juste musicalement parlant. Les jeunes gens mödernes puisent dans les avant-gardes passées et dans la modernité. Ils s'intéressent aux années 50 et 60, à l'expressionnisme allemand, au romantisme noir. Alors en pleine forme, l'industrie du disque évite de prendre le moindre risque. De se frotter à ces drôles de zozos qui ont les synthés étranges et les paroles cryptiques. "Beaucoup de gens ont été dépassés par tout ça au sortir des seventies. Il y avait à la fois l'influence du dadaïsme, celle du cinéma de Murnau (Marquis de Sade a même intitulé une de ses chansons Conrad Veidt, le nom d'un des acteurs fétiches du réalisateur), de la littérature romantique, d'un auteur comme William Burroughs... Beaucoup de journalistes d'ailleurs n'y ont pas compris grand-chose." Les amalgames que suscitent souvent les comportements provocateurs ont aussi nui, alors, à une reconnaissance plus large. "Les Marquis de Sade ont les cheveux courts, portent des impers et chantent des refrains en allemand. Pour certains, bien évidemment à tort, ils ne peuvent être que nazis..."Mis à part avec quelques titres comme Chercher le garçon de Taxi Girl et le Rectangle de Jacno, instrumental bricolé pour accompagner un court-métrage d'Olivier Assayas, les jeunes gens mödernes restent dans les marges. Ils sont pourtant les pionniers des mariages électro pop. "L'éclosion de la new wave a fait naître une grande vague de nostalgie pour les années 60: un certain mélange de grâce, de légèreté et d'insouciance paraît désirable après ce qu'on a appelé à juste titre les années de plomb, explique le Dictionnaire du rock d'Assayas, Michka cette fois. Le duo Elli (inspirée par Blondie et Françoise Hardy) et Jacno (avec ses ritournelles au synthé dont il a le secret) naît dans cette ambiance." Etienne Daho les rencontre en 1978 quand il organise à Rennes (épicentre du mouvement) un concert de leur groupe les Stinky Toys, dont il est fan. Naïf, il n'a pas prévu de service d'ordre. Dix entrées payantes, cent personnes qui rentrent de force. C'est la cata financière. Le groupe doit repartir dans la nuit mais coup de bol: il neige. Comme il n'a pas les moyens de leur payer l'hôtel, il les invite chez lui. Les prémices d'une grande amitié et d'une collaboration artistique. Jacno acceptant de réaliser Mythomane, son premier album. Contrairement aux punks, les jeunes gens mödernes ne cherchent pas à renverser l'ordre établi. Ils se posent plutôt en spectateurs de leur époque, dernière décennie de guerre froide. "J'aime les chansons paradoxales avec un emballage léger et un texte très sombre, expliquait Daho dans le journal Le Monde au sujet d'Amoureux solitaire, titre en anglais des Stinky Toys (Lonely Lovers) traduit en français pour Lio. En 1980, les gens sont souvent passés à côté de couplets comme "Un peu de beauté plastique/Pour effacer nos cernes/De plaisir chimique/Pour nos cerveaux trop ternes." Il y avait du cynisme, une esthétique de la désillusion qui reflétaient ces années dorées, où on se payait le loisir de faire la tronche."Darc, Elli, Jacno, Daho, Lio mais aussi Patrick Eudeline, Edwige Belmore, Béatrice Dalle et des gens du collectif Bazooka, cette bande de graphistes indisciplinés, témoignent de cette scène do it yourself et underground dans l'éclairant documentaire de Sanz. Un documentaire que complètent parfaitement les compilations de Born Bad. En mai dernier, le label parisien sortait en coproduction avec agnès b. le deuxième volet, élaboré par Sanz, Des jeunes gens modernes: post-punk, cold wave et culture Növo en France. Une compile rassemblant notamment Les Tarots d'Elli et Jacno, Les Plaisirs chers des Filles de joie, La Machine à rêver de X Ray Pop et quelques inédits comme le Holycow de Kas Product. "En Belgique, avec Les Disques du Crépuscule, Crammed, vous avez eu le même genre de mouvement. Des cousins en quelque sorte des jeunes gens mödernes. Ce n'était pas à la traîne. Ce n'était pas de la copie. On regardait plus chez nous et à l'Est qu'aux Etats-Unis. Il y avait un côté très européen", termine Sanz, précisant être à la recherche d'une salle prête à programmer son docu sur Bruxelles. Un cinéma averti en vaut deux. DES JEUNES GENS MÖDERNES, DOCUMENTAIRE RÉALISÉ PAR JEAN-FRANÇOIS SANZ. DISTRIBUTION: UFO. ENTRETIEN Julien Broquet