On a découvert Jesmyn Ward en 2012 avec Bois Sauvage, fresque moite dépeignant une famille afro-américaine luttant pour sa survie au fin fond du bayou. Un voyage sensoriel et immobile raconté à travers les yeux d'une gamine de quatorze ans qui survivait dans ces ténèbres en se raccrochant à la figure de Médée, femme libre et rancunière. Par sa saveur pimentée, son lyrisme organique et son grain de folie, ce récit entêtant convoquait les grandes voix littéraires du Sud, les Faulkner, les Harper Lee et les Flannery O'Connor. Un roman magistral couronné d'un National Book Award. L'Américaine a continué depuis de creuser la topographie et la mythologie de son Mississippi natal. Et c'est encore ce territoire mythique, sorte de triangle des Bermudes de la civilisation, qui sert de décor à son sixième roman, Le Chant des revenants, lui aussi auréolé d'un National Book Award. C'est la première fois qu'une femme décroche deux fois la lune.

L'histoire tient sur l'étiquette d'une Bud Light: Jojo, un gamin de 13 ans, vit avec sa mère et sa petite soeur chez ses grands-parents maternels dans un quartier noir et pauvre -un pléonasme- de Bois Sauvage, épicentre fictionnel de l'oeuvre de Ward. L'amour que portent aux enfants ce Papy taiseux et robuste et cette Mamie un peu chamane en train de se consumer d'un cancer n'efface pas le manque d'affection d'une mère défaillante qui vit en apnée depuis que le père est derrière les barreaux. " Des fois j'ai l'impression de comprendre le reste du monde mieux que je ne comprendrai jamais Leonie", déplore Jojo. À l'annonce de sa libération, elle décide d'aller le chercher, rêvant d'un nouveau départ pour leur relation chaotique, entre autres parce que Michael est blanc. C'est par contre avec des pieds de plomb que son fils embarque pour ce voyage aller et retour ponctué de rencontres sous haute tension: avec des rednecks pour s'approvisionner en came ou avec un policier raciste et nerveux à deux doigts de la bavure, comme un écho strident à l'actualité.

SOS fantômes

Sur ce scénario de road trip assez linéaire, la romancière déploie une arborescence narrative luxuriante. En superposant les couches temporelles et en démultipliant les points de vue: la parole circule à tour de rôle entre Jojo, Leonie et Richie, le fantôme du gamin que le grand-père avait pris sous son aile quand, ado, il avait été injustement condamné à cause de sa couleur de peau, à une époque où la prison ressemblait encore à un bagne. Une chorale à trois donc, qui laisse filtrer aussi bien le langage imagé et émouvant d'un enfant pris en tenaille dans le jeu de quilles des adultes que les spectres de mondes parallèles, cette famille ayant le don pour attirer les "revenants". Outre Richie, qui entend avoir le fin mot de sa courte et tragique histoire -un secret tapi dans le coeur meurtri de Papy-, il y a aussi Given, le frère aimé de Leonie, abattu comme un chien par un Blanc jaloux quelques années plus tôt, et qui vient lui rendre visite à chaque fois qu'elle plane, c'est-à-dire souvent. Une porosité entre le réel et le surnaturel dont Jojo est en quelque sorte le gardien, lui qui "parle" aux animaux comme aux morts. " Les bêtes se calment, elles grognent et reniflent et jappent. Merci , elles disent. Merci, merci merci , elles chantent."

Puissamment sensoriel, le texte baigne dans une atmosphère mélancolique, à la fois menaçante et poétique. La douloureuse histoire des Afro-Américains irrigue comme chez Toni Morrison un chant désespéré d'une beauté crépusculaire s'adressant directement à l'âme. Avec la même ferveur et le même torrent de frissons que quand Billie Holliday entonne son déchirant Strange Fruit.

Le Chant des revenants

De Jesmyn Ward, éditions Belfond, traduit de l'anglais (États-Unis) par Charles Recoursé, 272 pages.

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