S'il est une image du Rwanda que l'on n'oubliera jamais, que d'ailleurs personne ne devrait jamais oublier, c'est bien celle-là. En 1994, elle fit la une de nombreux journaux. Le jeune homme, dont le visage occupe toute la photographie, est un miraculé du génocide. Nachtwey (Syracuse, État de New York, 1948) l'a rencontré dans la région de Nyanza. La scène compte parmi celles qui impriment une existence pour toujours: le reporter confie qu'aujourd'hui encore les traits en question reviennent régulièrement le hanter. Nous sommes à la mi-mai, le massacre est donc loin d'être terminé. Prostré dans un hôpital de la Croix-Rouge internationale, ...

S'il est une image du Rwanda que l'on n'oubliera jamais, que d'ailleurs personne ne devrait jamais oublier, c'est bien celle-là. En 1994, elle fit la une de nombreux journaux. Le jeune homme, dont le visage occupe toute la photographie, est un miraculé du génocide. Nachtwey (Syracuse, État de New York, 1948) l'a rencontré dans la région de Nyanza. La scène compte parmi celles qui impriment une existence pour toujours: le reporter confie qu'aujourd'hui encore les traits en question reviennent régulièrement le hanter. Nous sommes à la mi-mai, le massacre est donc loin d'être terminé. Prostré dans un hôpital de la Croix-Rouge internationale, la victime est photographiée de côté sur fond indistinct, la profondeur de champ étant réduite au maximum. Noire et blanche, l'image fait apparaître l'insoutenable relief des quatre lignes qui rythment ce profil qui n'en n'est plus tout à fait un. À l'exact centre du cliché se trouve l'oreille dont une partie manque, emportée par un coup de machette. Le rescapé a le cou enserré par sa propre main, conférant à l'ensemble une impression de suffocation. D'autres éléments rendent la prise de vue emblématique de l'approche de James Nachtwey. Ainsi du choix de représenter la vie plutôt que la mort, même s'il s'agit d'une vie mutilée. On comprend: aucun gisant ne pourrait raconter la détresse du peuple rwandais avec une telle acuité. Sans oublier le fait que le martyr est, contrairement à ce que l'on pourrait imaginer, hutu. S'il se retrouve dans cet état, c'est qu'il n'a pas voulu prendre part au massacre de ses concitoyens tutsis. Bienvenue à bord de l'humanité, cette nef des fous. " J'ai été un témoin. Un témoin de ces gens à qui l'on a tout pris -leurs maisons, leurs familles, leurs bras et leurs jambes, et jusqu'au discernement. Et pourtant, une chose ne leur avait pas été soustraite: la dignité, cet élément irréductible de l'être humain. Ces images en sont mon témoignage." C'est en ces mots que le photojournaliste introduit la rétrospective que lui consacre la Maison Européenne de la Photographie à Paris. Ce devoir de mémoire est la dimension du travail de James Nachtwey qui frappe le plus. Sous son objectif, ce sont éternellement les mêmes drames qui se rejouent. Chaque prise de vue est un "plus jamais ça" que l'actualité se plaît à fouler aux pieds. Sa compassion totale ne semble jamais s'émousser. Peu importe l'endroit du globe -en Bosnie, à Mostar, où un tireur d'élite vise à travers une fenêtre; la famine au Darfour; les malades de la tuberculose; la guerre civile en Amérique latine ou bien encore les terribles effets de l'agent orange au Vietnam-, cet héritier de Robert Capa ne baisse pas les bras, continue d'appuyer sur le déclencheur. Il y a aussi la deuxième Intifada en Cisjordanie, événement qu'il a vécu en première ligne et qui incarne à la perfection cette idée d'un brasier qu'on arrose sans cesse d'essence. Pourquoi continuer? Sans doute parce que vit en lui l'illusion qu'une " image qui dévoilerait sans détour le vrai visage d'un conflit se trouverait être, par définition, une photographie anti-guerre".