Récemment, France 2 faisait l'événement en diffusant, en prime time, la série de documentaires Histoire d'une nation. Une grande fresque découpée en quatre épisodes, pour raconter une histoire souvent mal connue, voire carrément oubliée: celle de la "France à travers ses différentes vagues migratoires de 1870 à 2005". Et de revenir notamment sur le changement de perception de l'immigration, à partir de la crise économique des années 70. Sur les images d'époque, le documentaire glissait notamment La Carte de résidence, le morceau signé Slimane Azem et Cheikh Noureddine, sorti en 1978. Alors que la France et...

Récemment, France 2 faisait l'événement en diffusant, en prime time, la série de documentaires Histoire d'une nation. Une grande fresque découpée en quatre épisodes, pour raconter une histoire souvent mal connue, voire carrément oubliée: celle de la "France à travers ses différentes vagues migratoires de 1870 à 2005". Et de revenir notamment sur le changement de perception de l'immigration, à partir de la crise économique des années 70. Sur les images d'époque, le documentaire glissait notamment La Carte de résidence, le morceau signé Slimane Azem et Cheikh Noureddine, sorti en 1978. Alors que la France et l'Algérie négocient de nouveaux accords de main-d'oeuvre, les musiciens chantent cette piqûre de rappel: "Sachez bien que mes aïeux ont combattu pour la France, bien avant la résidence." Le morceau est judicieusement repris sur la compilation Par les damné.e.s de la terre. Concoctée par le rappeur Rocé ( lire en pages 4 et 5), elle constitue une véritable fouille musicale dans un certain patrimoine musical contestataire. La question de la mémoire a toujours obsédé Rocé. Ici, il fait oeuvre de transmission en bourrant un CD entier avec quelque 24 morceaux, tournant autour des luttes d'indépendances et autres contestations ouvrières. Où il est autant question du Groupement culturel Renault que d'Alfred Panou, acteur noir vu notamment chez Godard (et qui donne naissance ici, avec Je suis un sauvage, "à un genre qui ne s'appelle pas encore le slam", relevait Maxime Delcourt, dans son essai sur la chanson expérimentale(1)). Où l'on entend aussi bien la voix d'Hô Chi Minh que celle de Léon-Gontran Damas, poète guyanais, cofondateur de la négritude avec Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor. Et où la grande Histoire croise encore la plus proche -l'hommage musical commandé par Thomas Sankara pour honorer la mémoire du journaliste assassiné Mohamed Maïga, et que n'avait jusqu'ici jamais entendu sa propre fille, la comédienne Aïssa Maïga. Ce qui unit toutes ces voix? Il y a évidemment des liens concrets -par exemple, le mouvement des travailleurs arabes qui soutient la lutte des paysans du Larzac dans les années 70. Mais, ironiquement, c'est d'abord et avant tout la langue française, à la fois outil de domination coloniale, et vecteur de sa dénonciation, qui rassemble tous les morceaux. Politique, l'histoire que raconte Rocé est forcément engagée. Elle ne se transforme cependant pas en tract. Dans tous les cas, il y a un groove, une ambition musicale, au minimum une urgence, et même, distillées ici et là, plusieurs touches d'humour, d'une cruauté souvent féroce - On les aime bien, de Francis Bebey, hilarant dans sa dénonciation du tourisme occidental, cette nouvelle forme d'impérialisme. "Le présent se débrouille mieux lorsqu'il a de la mémoire", insiste Rocé, dans les notes de pochette. Surtout quand elle est honorée de cette manière.