Il est de ces mystères qui ne s'expliquent pas, un peu comme dans les récits courts de Chris Reynolds (où les mystères sont nombreux, mais les chemins toujours plus importants que les destinations). Celui-ci en un, et de taille: comment est-ce possible qu'il ait fallu attendre plus de 30 ans (!) pour découvrir l'univers du britannique Chris Reynolds en français? Que s'est-il passé pendant des décennies pour passer à ce point à côté de cet artiste contemporain, maître de la narration graphique, et surtout de ses récits courts, aussi sombres que brillants? L'artiste lui-même, que l'on a joint chez lui, à Portsmouth, ne possède pas la réponse: " Je ne sais pas. J'ai toujours voulu être édité en français, mais ça n'était jamais arrivé jusqu'ici (la revue Nicole des éditions Cornelius a été la première, l'année dernière, à publier quelques récits tirés de la présente anthologie, NDLR). J'ai essayé un peu, envoyé des choses il y a des années, mais je n'ai jamais eu de nouvelles. Mais pendant longtemps, personne n'a vu à quel point ces récits étaient brillants, comme vous dites (ri...

Il est de ces mystères qui ne s'expliquent pas, un peu comme dans les récits courts de Chris Reynolds (où les mystères sont nombreux, mais les chemins toujours plus importants que les destinations). Celui-ci en un, et de taille: comment est-ce possible qu'il ait fallu attendre plus de 30 ans (!) pour découvrir l'univers du britannique Chris Reynolds en français? Que s'est-il passé pendant des décennies pour passer à ce point à côté de cet artiste contemporain, maître de la narration graphique, et surtout de ses récits courts, aussi sombres que brillants? L'artiste lui-même, que l'on a joint chez lui, à Portsmouth, ne possède pas la réponse: " Je ne sais pas. J'ai toujours voulu être édité en français, mais ça n'était jamais arrivé jusqu'ici (la revue Nicole des éditions Cornelius a été la première, l'année dernière, à publier quelques récits tirés de la présente anthologie, NDLR). J'ai essayé un peu, envoyé des choses il y a des années, mais je n'ai jamais eu de nouvelles. Mais pendant longtemps, personne n'a vu à quel point ces récits étaient brillants, comme vous dites (rires) : j'ai eu des difficultés à me faire éditer partout, y compris chez moi! Raison pour laquelle j'ai très vite pris le pli de l'auto-édition, et ça me va très bien: vous faites vraiment ce que vous voulez. Et c'est ce que j'ai toujours fait. Même ce livre-ci, dont je suis très content, a demandé des années. Jérôme Le Glatin n'en est pas seulement le traducteur; il a longtemps voulu me publier dans sa propre maison (Bicéphale, NDLR) , mais n'a pas pu le faire. Il a alors mis longtemps pour trouver un autre éditeur, et m'avait prévenu: "Tanibis est très bon mais très lent, il prend parfois des années pour fabriquer un livre" . Et c'était vrai! (rires)." Cette anthologie, regroupant les histoires courtes de Chris Reynolds auto-éditées pour l'essentiel entre 1986 et 1990 au Royaume-Uni, nous permet donc de découvrir un incroyable artiste désormais sexagénaire mais " à nouveau concentré sur la bande dessinée, même si je continue la peinture ou l'écriture de nouvelles". Le tout se déroulant généralement dans un monde futuriste voire parallèle dont cette première anthologie porte naturellement le nom: Mauretania. Mais plus qu'un monde, un pays ou un continent, c'est un véritable univers que Chris Reynolds fouille sans relâche depuis près de 35 ans. Un univers qui ne se donne à voir que dans un strict noir et blanc et d'immuables gaufriers, mais aux possibilités pourtant infinies. C'est donc en 1986 que le Gallois Chris Reynolds entame l'auto- publication de ses histoires courtes, déjà nommées Mauretania Comics. Celles-ci peuvent faire 2, 8, 12 ou 37 pages, tenir du haïku ou du récit de genre, et n'ont a priori en commun que leur graphisme radical, que Chris Reynolds utilise comme une grammaire -" Je suis un cartooniste, mais je suis venu au comics par l'écriture plus que par l'image". Dans une ambiance qui rappelle l'Angleterre des eighties mais aussi l'Amérique des fifties, des personnages mélancoliques évoluent dans ce qui semble être des bouts d'histoires étranges et inachevées, entre SF et anticipation, volontairement lentes et souvent contemplatives, tel cet homme qui revient chez lui après une guerre apparemment extraterrestre, qui retrouve sa maison vide et qui tente de résister au Cadran, petite voix dans sa tête et nouvelle religion ente intuition et hypnose. Tel ce jeune homme qui ne quitte jamais son casque, travaille dans un café ou accomplit des tâches essentielles comme offrir des cerfs-volants aux enfants. Tel cet écolier survivant qui vit littéralement sur les épaules de sa maîtresse d'école (et la brutalise). Tels ces détectives enquêtant sur des immeubles qui disparaissent... Autant de contes étranges qui rappellent tour à tour Orwell, Masereel ou La Quatrième Dimension, entre lesquelles, peu à peu, se tissent des liens, des connexions. Le tout forme les contours flous de Mauretania, monde du futur dans lequel l'Union Aragonienne de Systa a triomphé d'une Terre remplie de maisons vides et de voitures volantes, et désormais sous le joug d'une dictature extraterrestre impalpable et soft, au sein de laquelle des personnages plein de mal-être questionnent leur intuition et leur rationalité. " Je n'ai pas vraiment choisi de faire de la bande dessinée, explique l'auteur. Je me suis juste rendu compte que c'était vraiment la meilleure manière de raconter ces histoires-là. Je cherche surtout à créer des sensations, et des scènes plus que des histoires complètement développées. On ressent mes histoires plus qu'on ne les lit. Et ça n'a jamais été mon plan de connecter toutes ces histoires et d'en faire un grand tout. De mon point de vue, elles ne le sont pas. Je reboote tout en permanence, j'oublie ce qui s'est passé avant, dans d'autres histoires, mais je ne décourage pas le lecteur à faire des connexions, je joue même avec ça. Je laisse par contre toujours mes émotions écrire l'histoire, avec d'autres idées et d'autres émotions qui viennent pendant que je la dessine. Il n'y a donc rien de linéaire, et je laisse le lecteur se faire ses propres histoires avec mes histoires. Je l'aide juste en lui glissant quelques clichés de genre, comme la SF, ça met un peu de confort dans des récits inconfortables." Inconfortables peut-être, mais passionnants sûrement. Et enfin à découvrir. Il n'est jamais trop tard.