Revisité par le créateur de The Leftovers et Lost, Watchmen ne garde que des ancrages ténus (mais essentiels) avec l'original DC de 1987 et sa version ciné par Zack Snyder (2009). Le long des lignes de fracture et des anxiétés contemporaines sur lesquelles des héros satirisés jouent aux funambules, Lindelof applique ses marottes (dystopie, mondes parallèles, parabole politique) et propose une fiction stylisée, rythmée par une bande-son formidable, et d'une densité extraordinaire. L'in...

Revisité par le créateur de The Leftovers et Lost, Watchmen ne garde que des ancrages ténus (mais essentiels) avec l'original DC de 1987 et sa version ciné par Zack Snyder (2009). Le long des lignes de fracture et des anxiétés contemporaines sur lesquelles des héros satirisés jouent aux funambules, Lindelof applique ses marottes (dystopie, mondes parallèles, parabole politique) et propose une fiction stylisée, rythmée par une bande-son formidable, et d'une densité extraordinaire. L'intrigue se situe de part et d'autre de l'époque et de celles dessinées par Moore, dont il ne reste que quelques personnages (surprise!). Le point de départ est un fait historique majeur: la ville de Tulsa, dans l'Oklahoma, fut le théâtre, en 1921, d'une tuerie raciste de grande ampleur, une Saint-Barthélemy suprématiste appuyée par les autorités locales. Près d'un siècle plus tard, en 2018, l'Amérique est dirigée par le même président depuis 1992, un certain Robert Redford ( sic), qui a succédé à Richard Nixon. Le pays est menacé par la sédition de suprématistes blancs relégués dans les marges des villes. Leur redoutable bras armé, la Septième Cavalerie (sorte de KKK), s'en prend à des policiers forcés de masquer leur visage et leur identité. Ces derniers sont appuyés par les héros Sister Night (Regina King) et Looking Glass (Tim Blake Nelson), membres d'une task force dirigée par le chef Crawford (Don Johnson). Tous sont victimes d'une attaque coordonnée de ces "Cavaliers" affublés d'un masque de Rorschach, le héros disparu avec ses révélations sur la grande manipulation ourdie par le moraliste fascisant Adrian Veidt -ici campé par Jeremy Irons, terré dans son manoir utopique où il maltraite ses serviteurs clonés. Lindelof noue une intrigue tortueuse, bourrée de clés jusqu'à la gueule, d'où sort une réflexion douloureuse sur le monopole de la violence et de la répression, une guerre de masques et de symboles. Cette série complexe, traversée de pop culture et d'histoires parallèles, résonne puissamment avec l'époque pandémique et raciste, dresse le portrait des dangers et des issues qui nous attendent. S'y observe la manière dont se (dé)structurent l'information, le savoir, la pensée, l'éthique, dans un monde qui a fini par se résigner aux termes de son ultra-violence, de ses mythologies épuisées.