Il y a une formulation pile-poil dans le communiqué de presse accompagnant la sortie de ce disque: " Le swing apparemment sans effort de la musique, bien sûr, est le fruit de décennies de pratique et de technicité instrumentale imposante, même si Rejoice n'est pas une démonstration virtuose mais un exercice de joie de vivre musicale." C'est vrai dès les premières secondes de cet album de huit titres plutôt instrumentaux. Un mur du son empathique de groove sans fond, un chakra black de biotope musical au-delà des générations, si ce n'est l'incandescence du beat et du cuivre. Sans doute parce qu...

Il y a une formulation pile-poil dans le communiqué de presse accompagnant la sortie de ce disque: " Le swing apparemment sans effort de la musique, bien sûr, est le fruit de décennies de pratique et de technicité instrumentale imposante, même si Rejoice n'est pas une démonstration virtuose mais un exercice de joie de vivre musicale." C'est vrai dès les premières secondes de cet album de huit titres plutôt instrumentaux. Un mur du son empathique de groove sans fond, un chakra black de biotope musical au-delà des générations, si ce n'est l'incandescence du beat et du cuivre. Sans doute parce qu'il est mené par deux constructeurs majeurs -le terme n'est pas innocent- des musiques noires contemporaines. Soit Tony Allen (1940), percussionniste historique de Fela, plus récemment remarqué au sein de The Good, the Bad & the Queen, et Hugh Masekela (1939-2018), trompettiste/bugliste ayant joué avec les Stones, Bob Marley et Paul Simon, inlassable militant de la cause sud-africaine anti-apartheid. Ces deux parcours se croisent au moins depuis les années 80 avec l'envie de travailler ensemble, mais toujours reportée: une question d'indépendance libertaire, sans doute, mais aussi le fait d'avoir bourlingué un demi-siècle au moins dans les meilleures musiques d'Afrique et plus encore. La chose est finalement faite depuis 2010, en plusieurs sessions menées sous la direction de l'impeccable Nick Gold -qui coproduit l'album avec ses deux auteurs- et de son label londonien World Circuit, responsable de quelques-unes des plus importantes sorties discographiques world des trois dernières décennies, de Buena Vista Social Club à Ali Farka Touré, sans oublier le propre album solo de Tony Allen en 2009. Voilà le sentiment déclenché dès le premier titre, Robbers, Thugs and Muggers: Tony Allen y installe une batterie qui semble mouliner plus que deux bras alors que Masekela actionne son bugle, cuivre pointu et caverneux, rauque et alpiniste, volatil mais bel et bien terrestre. Un peu comme si Tony Williams et Miles Davis se trouvaient plongés dans l'ébène intemporel, avec en surplus Masekela chantant sur le titre de façon grave et nuageuse. Céleste. Surprise vocale également présente dans deux autres morceaux ( Never, Jabulani) d'un ensemble aussi précis que jubilatoire: la partition du disque a quelque chose de mathématique, d'une rigueur rythmique inouïe -il faut entendre la partie batterie de Coconut Jam- sans échapper au corpus organique, donc imprévisible. Une négritude du XXIe siècle qui doit logiquement emporter tout dance floor respectable ( Obama Shuffle Strut Blues). D'une dynamique entre percus et bugle, imposant au fil des morceaux une dialectique implacable: celle d'une musique truffée de solutions face à la déprime, au surplace, aux genres, au gap possible des générations. Une conversation millésimée entre gentlemen africains dont on ferait bien de relever et de retenir l'élégance et la fermeté.