La Cache
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La Cache DE CHRISTOPHE BOLTANSKI, ÉDITIONS STOCK, 344 PAGES. 8 Curieusement, la visite de la maison commence par la voiture. Une Fiat 500 Lusso de couleur blanche qui "constitue la première pièce de la Rue-de-Grenelle, son prolongement, son sas, sa partie mobile, sa chambre hors les murs, ses yeux, son globe oculaire." Entassés à cinq ou plus dans une petite automobile: quand les Boltanski quittent leur antre, c'est exclusivement motorisés (à tel point que Christophe Boltanski confie n'avoir jamais vu ses grands-parents marcher ordinairement dans la rue). L'une des névroses ordinaires d'un clan qui n'en manque pas: grand reporter à Libération puis à l'Obs, Christophe Boltanski (lire son interview page 42) est issu d'une famille qui semble née pour la fiction. Un clan notoire: chez les Boltanski, on connaissait déjà Christian (artiste contemporain), Jean-Elie (linguiste), Luc (sociologue) ou Anne Franski (photographe). Christophe est le fils de Luc; il décide, dans ce qui est son premier roman, de faire le récit de ses singulières armoiries, et en premier lieu le portrait de ses grands-parents, chez qui il a vécu -Eugène, médecin chef de service des hôpitaux de Paris, et Myriam, grand-mère infirme (victime de la polio peu de temps après la naissance de son premier enfant). Il est le fils d'émigrés ukrainiens d'Odessa ayant fui, à la toute fin du XIXe siècle, la maladie et les pogroms, elle est issue d'une famille de bourgeois désargentés qui l'ont fait adopter par une étrange marraine: ils s'aimeront et établiront leur propre descendance Rue-de-Grenelle à Paris. L'endroit, quelques pièces -du grenier à la voiture, donc-, est un nid curieux, genre de château ambulant et "bric-à-brac identitaire" à l'image des êtres excentriques et paradoxaux qui l'habitent: bourgeois clochardisés, intellectuels déscolarisés, propriétaires terriens encartés au parti communiste, Juifs convertis au catholicisme... Un microcosme joyeusement foutraque et autarcique où l'on fait corps contre les menaces du monde extérieur -réelles ou fantasmées. Son arbre généalogique étant ce qu'il est (nébuleux, fabuliste), Boltanski a pris le parti d'une arborescence plus solide pour déplier son roman-conte. Reproduisant en entrée de chaque chapitre le plan de la maison, le néo-romancier ajoute les niveaux et les pièces au fur et à mesure qu'il les ré-explore, jusqu'à atteindre le point aveugle de l'histoire familiale: la cache, cavité d'un mètre 20 de hauteur dans laquelle son grand-père, juif d'origine, se terra secrètement (y compris aux yeux de ses propres enfants) durant 20 mois à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Une structure romanesque ludique, qui cite tout à la fois le plateau de jeu du Cluedo et la carte de L'Ile au trésor de Stevenson. Métaphore continue d'un livre claustrophile, la vision de la maison comme corps (les escaliers pour les jambes, le bureau pour le cerveau...) permet ailleurs à Boltanski de métaboliser un héritage singulier. Manière, pour ce descendant "en mal de cohérence" de venir questionner les notions d'identité et d'héritage. Manière aussi, par le romanesque, de remettre de l'ordre dans une histoire de disparition (on pense à Georges Perec, forcément) autant que d'ancrage, et dans laquelle l'anticonformisme fut avant tout une question de vie ou de mort. Car comme le dit une rescapée au romancier Daniel Mendelsohn dans Les Disparus, citée dans La Cache: "Si vous n'aviez pas une histoire étonnante, vous n'auriez pas survécu." YSALINE PARISIS