Qui se souvient encore de Jacqueline de Romilly, vieille dame aux boucles démodées, professant son amour pour tout ce qui venait de la Grèce antique depuis son siège de velours vert de l'Académie française -le premier occupé par une femme? Vous? Lecture préférée des oncles qui se la jouaient cultivés autant que des vieilles filles amatrices d'impressionnisme, la grande savante a en tout cas longtemps représenté une sorte de repoussoir pour ceux qui se souciaient du cool. Il est vrai qu'elle ne cherchait pas à leur plaire, elle qui n'hésitait pas à décocher ses flèches (ouatées de politesse aristocratique) aux plus branchés de ses contemporains, de Jacques Derrida à Roland Barthes. Préférer Thucydide à Tzvetan Todorov ou Gérard Genette? Jacqueline de Romilly gardait néanmoins plus d'un tour dans ses jupons. Elle savait comme personne ce que le savoir en apparence le plus classique, le plus scolaire, est susceptible de receler de questions abyssales, de tournants subversifs -et aussi combien la Grèce était tout sauf un bloc monolithique. Ainsi de son livre consacré aux Grands sophistes dans l'Athènes de Périclès (de Fallois, 1988) ou, aujourd'hui, de Magie et rhétorique en Grèce ancienne -un inédit bath tiré de conférences données à Harvard en 1974. Car derrière l'image convenue d'une Grèce qui inventa la philosophie ou la démocratie, plane le souvenir de ceux qui firent bien plus, et inquiétèrent dès l'origine ce qui semblait s'y inaugurer de manière si impériale. Parmi ceux-ci, il y avait tous ceux qui ne cessaient de rappeler à leurs contemporains qu'il n'y a pas de parole sans pouvoir de la parole -pas de discours, de langage, sans la manifestation d'une puissance magique. Les plus grands esprits de l'époque, Platon et Aristote en tête, ont tenté de gommer cette dimension magique du langage pour mieux lui faire servir les buts prétendument rationnels qu'ils lui avaient assignés. Mais on ne chasse pas si vite la poésie de la cité. Balèze.

de Jacqueline de Romilly, éditions Les Belles Lettres, 160 pages.

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