Pop music, ton univers impitoyable. Ta course effrénée au tube et tes mélodies chromées. Tes toplines tiktokables et ton goût rarement démenti pour les grosses productions. Mais aussi parfois tes sorties de route imprévues. Au milieu du grand barnum, l'embarcation de Luwten ressemble à une petite chaloupe solitaire. Et ça fait du bien.
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Pop music, ton univers impitoyable. Ta course effrénée au tube et tes mélodies chromées. Tes toplines tiktokables et ton goût rarement démenti pour les grosses productions. Mais aussi parfois tes sorties de route imprévues. Au milieu du grand barnum, l'embarcation de Luwten ressemble à une petite chaloupe solitaire. Et ça fait du bien. Comme souvent dans ces cas-là, on ne l'avait pas vue venir. Luwten est l'alter ego de Tessa Douwstra, citoyenne néerlandaise: pas forcément le passeport idéal pour se faire entendre à l'international. Cela pourrait cependant rapidement changer. Notamment parce que Luwten a trouvé aujourd'hui refuge sur le label américain Glassnote -celui de Mumford & Sons, Chvrches, etc. Surtout parce que Draft, son nouveau disque, est un petit miracle de sensibilité et d'intelligence, comme on en a peu entendu depuis, par exemple, le dernier Feist. Le jour où on contacte Tessa Douwstra, les terrasses sont encore fermées, et les hôpitaux remplis. De l'autre côté de l'écran d'ordinateur, la musicienne est entourée d'un fond noir, d'éclairages, de matériel photo, etc. " Je fais des essais pour le prochain clip." Elle met également la dernière main à son podcast, prépare un livestreaming, des talk sur Zoom autour de l'album, avec ses fans, mais aussi la philosophe Marjan Slob, etc. " J'ai l'impression d'avoir toujours fonctionné comme ça, en permanence occupée à faire des "trucs". Gamine, je trouvais un enregistreur à cassettes, j'imaginais des émissions radio. Une caméra? Je tournais un show télé. Dès qu'il y a moyen de faire quelque chose de créatif, ça me fascine." Avec, en haut de la liste, la musique. " Pour l'effet qu'elle me fait, et qu'elle permet de procurer aux autres." Née en 1989, Tessa grandit à Rotterdam. La famille est musicale, pas forcément musicienne, avec pour bande-son " surtout la radio, ou les cassettes dans l'autoradio sur la route des vacances. Dont pas mal de groupes eighties. Ma mère écoutait beaucoup U2, par exemple. Pour la musique, mais aussi parce que je viens d'une famille chrétienne, et que le background religieux de Bono collait bien." Tous les dimanches, la famille se rend d'ailleurs à l'église. " On y chantait beaucoup. Je crois que ma passion pour la musique vient en partie de là." Ce goût, elle ne va cesser de l'entretenir et de le développer. À la sortie des secondaires, elle tente même une première fois le conservatoire, orientation jazz. " Mais je me suis fait recaler. Ils m'ont dit des trucs horribles. J'étais furieuse. Au final, ça n'a fait que renforcer ma détermination!" (rires). Plus tard, il y a deux premiers groupes, Wooden Saints et Orlando, ce dernier étant constitué de " neuf mecs et moi, c'était plutôt intense" (rires). Alors, forcément, à un moment, ce qui devait arriver arriva . " Je me souviens d'un jour en studio où j'ai commencé à chanter une mélodie d'une certaine manière, très soulful. Les garçons ont directement tiqué. Ils trouvaient que ça ne correspondait pas vraiment à l'approche du groupe. Ils avaient raison..." En 2014, Tessa Douwstra prend donc la tangente. Elle a des chansons en tête, et l'envie de les développer sans avoir à composer avec les autres. " À un moment, j'avais besoin de trouver ma voix, de savoir ce que je pouvais exprimer quand personne n'était là pour interférer." La jeune femme va faire un pas de côté et s'isoler. Le pseudo qu'elle se choisit à ce moment-là illustre ce programme, son nouveau manifeste. " Luw, en néerlandais, désigne l'absence de vent. C'était une manière de dire: qu'est-ce qui reste, qu'est-ce qui sort de moi, quand je fais le vide et me tiens à l'écart des influences extérieures? Je voulais être certaine que je faisais les choses pour moi." Il y a en effet dans la musique de Luwten un sens de l'intime et de l'épure. Un certain minimalisme aussi, qui n'empêche pas la chaleur des sentiments: même en autarcie, les autres ne sont jamais très loin. Sur Draft, son second album paru ces jours-ci, Luwten brise d'ailleurs un peu l'isolement. En anglais, le titre évoque l'esquisse, l'ébauche, " quelque chose qui est toujours en travaux, ce qui va un peu à l'encontre d'un monde où l'on vous demande tout le temps de présenter un produit fini, ou en tout cas la meilleure version de vous-même". Mais le mot "draft" désigne aussi le courant d'air, qui passe en dessous de la porte. Dans le morceau éponyme, Luwten commence par chanter: " I want to be alone", avant d'avouer plus loin: " I want to hear you coming home". " À la base, je suis plutôt quelqu'un d'introverti. Mais à un moment, j'ai été un peu trop loin dans ma démarche solitaire. J'ai eu besoin de laisser de nouveau un peu de place pour le monde extérieur." Cela passe par des petits détails -le bruit d'un cadenas de vélo dans Sleeveless, capté lors d'une prise de guitare dans le salon, gardée telle quelle; l'extrait d'une conférence de la psychothérapeute belge Esther Perel sur Airport. Pour le titre Draft, Luwten a également invité ses proches -ses parents, sa soeur, ses amis, " j'avais envie de les entendre littéralement rentrer à la maison, comme le suggèrent les paroles". Justement, comment refaire de la place quand, depuis des mois, chacun a été invité à rester au maximum chez soi et à limiter ses contacts? Comment recréer du lien, atrophié par un an de pandémie? Don't Be a Stranger, chante notamment Luwten. En toute fin de disque, sur l'échappée folk de Call Me In, elle explique encore: " You will know 'cause I will share". " Sur le premier album, j'ai pu penser que c'était en me retrouvant seule que je suis le plus moi-même. Mais ça ne fonctionne pas comme ça. L'identité est quelque chose qui fluctue. C'est un équilibre à trouver. Et en s'ouvrant aux autres, ils peuvent vous aider à l'atteindre."