" Je ne suis pas quelqu'un qui vit dans les souvenirs": dans une rue des Eperonniers proche de la Grand-Place de Bruxelles, on essaie de repérer l'emplacement présumé du Café du coin . En 1977, on y a notre première vision de Vanda Maria Ribeiro Furtado Tavares de Vasconcelos, qui ne s'appelle pas encore Lio: elle a quinze ans. Ado dissimulée dans un imper de cuir emprunté à sa mère, regard charbonneux, pose de défi, peut-être légèrement pimbêche, (très) mignonne. On ne sait rien d'elle alors et, en la croisant dans les années qui viennent, avant et après le Banana Split, elle incitera toujours une forme de startitude parfumée. Sur la banquette du Café du coin , repère des premiers punks bruxellois, elle évoque une dévoyée de girl group sixties revampirisée par la génération des Pistols. " Je ne me suis jamais vraiment amusée au Café du coin, mais c'est une époque où je découvrais la nuit et ses noirceurs, les garçons, le rock, tout cela constituant un formidable romantisme." Trente-cinq ans plus tard (...), le bistrot a bien sûr disparu, alors que Lio conserve sa gamine silhouette, frimousse brunette et air mutin qu'on pourrait prendre pour une surdose de nez retroussé. Alors que d'un seul sourire, cette fille sans âge (née en juin 1962) réchauffe toujours la banquise. A l'instant , elle pense à la reproduction de Guy Peellaert ennoblissant le mur d'un autre café proche et à Chez coco où elle piochait de la fripe bon marché. Parfois aussi, elle allait au surplus militaire, s'offrir une " ceinture de GI".
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" Je ne suis pas quelqu'un qui vit dans les souvenirs": dans une rue des Eperonniers proche de la Grand-Place de Bruxelles, on essaie de repérer l'emplacement présumé du Café du coin . En 1977, on y a notre première vision de Vanda Maria Ribeiro Furtado Tavares de Vasconcelos, qui ne s'appelle pas encore Lio: elle a quinze ans. Ado dissimulée dans un imper de cuir emprunté à sa mère, regard charbonneux, pose de défi, peut-être légèrement pimbêche, (très) mignonne. On ne sait rien d'elle alors et, en la croisant dans les années qui viennent, avant et après le Banana Split, elle incitera toujours une forme de startitude parfumée. Sur la banquette du Café du coin , repère des premiers punks bruxellois, elle évoque une dévoyée de girl group sixties revampirisée par la génération des Pistols. " Je ne me suis jamais vraiment amusée au Café du coin, mais c'est une époque où je découvrais la nuit et ses noirceurs, les garçons, le rock, tout cela constituant un formidable romantisme." Trente-cinq ans plus tard (...), le bistrot a bien sûr disparu, alors que Lio conserve sa gamine silhouette, frimousse brunette et air mutin qu'on pourrait prendre pour une surdose de nez retroussé. Alors que d'un seul sourire, cette fille sans âge (née en juin 1962) réchauffe toujours la banquise. A l'instant , elle pense à la reproduction de Guy Peellaert ennoblissant le mur d'un autre café proche et à Chez coco où elle piochait de la fripe bon marché. Parfois aussi, elle allait au surplus militaire, s'offrir une " ceinture de GI". Depuis quelques mois, Lio habite à nouveau Bruxelles, quittée au début des années 80 quand son histoire d'amour avec Alain Chamfort, alors en plein triomphe gainsbourgien ( Manureva), l'emmène à Paris. En ce début d'avril, on l'embarque à Uccle, pas trop loin du Lycée Français où sa progéniture est désormais scolarisée. "Oui, je suis contente d'être revenue en Belgique après 30 ans. Au début, cinq de mes six enfants que j'emmenais avec moi -mon aînée vit en couple de son côté- étaient tristes de laisser Paris et leurs amis derrière eux, mais aujourd'hui ils adorent Bruxelles. Moi, j'apprécie cette ville parce qu'elle me repose du métier: de toute façon, je ne fréquente pas le business." Malgré deux maigres heures de sommeil et le retour nocturne d'un tournage parisien de téléfilm France 2, Lio, quatre tasses de café dans les veines, est toute entière à la conversation. Celle-ci glisse sur sa bio parue en 2004, Pop Model, succès d'édition vendu à 60 000 exemplaires: la chanteuse y révèle une vie tumultueuse, et la violence conjugale dont elle fut victime. " En parler n'a pas été une thérapie, au contraire, cela a ramené de la souffrance, mais j'avais aussi le désir de dire publiquement ce qui est généralement tu, caché. Je pense que cela a eu un impact, y compris dans la rédaction de nouvelles lois protégeant les femmes." Lio n'est pas un fleuve tranquille et ses apparitions télés, fun et tapageuses, induisent une image de suffragette impétueuse. "Il n'y a pas d'esprit de vengeance chez moi, je n'ai jamais l'intention de démolir quelqu'un, juste d'énoncer ce que je pense, et peut-être de dire quelque chose qui ira vers le meilleur, qui aura des conséquences dix ou quinze ans plus tard." " Je me souviens que, lycéenne, j'étais allée à Bruxelles à une manifestation contre l'implantation des Pershing (missiles américains, ndlr) en Europe, en full tenue militaire... Mes parents étaient d'extrême-gauche et ma mère a longtemps continué à être militante, y compris lors de notre arrivée en Belgique en 1968. J'avais six ans. Au Portugal, on avait de l'argent, ici, on était pauvres. Littéralement! Au tout début, ma mère, mon beau-père et moi, partagions un seul lit avec une couverture qui grattait. Les toilettes étaient en dehors de l'appartement." Maman Vanda, qui a étudié Philo et Lettres à l'Université de Coimbra, se retrouve dans des boulots peu rieurs, bosse dans un snack avenue Louise jusqu'à deux heures du matin. " Je partais en cachette et la rejoignais à des heures pas possibles, pour la regarder à travers la vitrine, jusqu'au moment où elle me voyait et mettait alors les mains sur la tête en signe de désespoir." Neige et hivers froids, première école du Bois de la Cambre où elle " pleure beaucoup": la Belgique a un charisme glacé. " Au snack, la gérante me faisait rentrer pour m'amener au premier étage en m'appelant "Ma crotte", ce que je trouvais bizarre puisque cela voulait dire "caca" (rires). Mais jamais, je n'ai eu de sentiment d'immigration, jamais je ne me suis vécue comme Portugaise -elle en a toujours la nationalité- au milieu des Belges".Dans le décor rupin du Métropole où nous allons partager cafés et jus d'ananas, on rejoint Jacques Duvall et le réservé photographe Pascal Schyns, par ailleurs musicien de la planète Freaksville -" J'adore Benjamin Schoos", précise notre interlocutrice. Auteur du Banana Split et des meilleures chansons de Lio, Jacques est -euphémisme- un véritable compagnon de route de la chanteuse, qu'il prénomme uniquement Vanda. " Je l'ai rencontrée alors qu'elle devait avoir huit ans parce que je connaissais sa mère et son beau-père. Comme moi, ils travaillaient à ce qui s'appelait alors la Discothèque Nationale, où j'avais été objecteur de conscience (devenue aujourd'hui La Médiathèque de la Communauté Française, ndlr) . Un parfait repère de la contre-culture seventies qui considérait par exemple que Tamla Motown n'avait pas le droit de cité parce que trop "Oncle Tom" selon le puritanisme gauchiste. J'avais déjà viré ma cuti de famille catho (papa Duvall était haut fonctionnaire et de tendance droite musclée, ndlr) et me trouvais en pleine mouvance post-68 dans un contexte complètement anti-autoritariste: un mec venait travailler avec des perruches sur les épaules, un autre conservait ses poux dans les cheveux parce qu'il estimait que c'était leur habitat naturel (...). Plus tard, quand j'ai vu Vanda débarquer au Café du coin avec le manteau cuir, je me suis dit: "Cette gonzesse a des couilles." Dès 1972-1973, j'avais découvert à l'Open Market à Paris ce qu'on appelait, avant l'heure, le "punk". C'était un magasin fréquenté par une dizaine de clients qui aimaient les Shangri-Las, les Stooges, le Blue Oyster Cult et le pub rock." Lio se souvient de Duvall -Eric Verwilghen pour les impôts-, de dix ans son aîné: " Au tout début, il avait les cheveux très longs qui frisaient, on l'appelait Louis XIV (rires) . Je passais mes mercredis après-midi à la Discothèque où, avec Jacques et son copain Michel, on étiquetait les albums qui allaient être mis en location. Les deux me draguaient, j'avais l'impression d'être dans Jules et Jim ou dans un roman de Nabokov. On voulait s'esquiver à New York. Et puis à treize ans, je suis tombée amoureuse d'Yves Adrien qui écrivait pour Rock & Folk." Dans leur trip Jules et Jimesque , Jacques/Eric et Lio/Vanda font un voyage en Terre promise, le Portugal tout juste délivré du régime ultra-conservateur de Salazar, milieu des années 70. " Il y avait ces incroyables magasins de disques, explique Jacques. De vieilles boutiques où l'on pouvait acheter Dion & The Belmonts, des 45 Tours d'Antoine, mais aussi Wild Thing des Troggs, Wilson Pickett et toutes les années 60." Lio: " C'est là qu'on a eu le gros flash avec Lee Hazlewood et Nancy Sinatra, et qu'on s'est dit qu'il y avait peut-être quelque chose à faire ensemble musicalement." Dans un magasin de disques de seconde main pratiquement en face du Manneken-Pis, Lio farfouille dans les bacs, dit qu'elle achète encore des disques, " ne télécharge jamais". Jacques lui montre un machin inconnu à nos oreilles des années 80. En sortant, l'homme qui a un jour digitalisé l'intégralité de sa collection d'albums sur Mini-Disc pour en évacuer toute trace physique a cette pensée généreuse pour les collectionneurs: " Dire qu'il y a peut-être un seul exemplaire de ce disque à Bruxelles, voire dans toute la Belgique et qu'un type est prêt à mettre 1000 francs (sic) pour l'acheter, sans savoir que l'objet l'attend là." A onze heures du matin, le jus d'ananas tape fort. Dans Bruxelles avril 2012, on se retourne peu sur la silhouette gracile de Lio. Peut-être l'effet des lunettes fumées Barbra Streisand ou, plus simplement, l'éviction d'une image publique -colorée, extravertie, parfois véhémente- au profit d'une présence soudainement rassérénée. Il est vrai qu'on est 33 ans après les deux millions d'exemplaires de Banana Split, tube écrit par Duvall et le Français Jay Alanski, produit par Marc Moulin. Cet indémodable maillot jaune qu'elle porte alors qu'elle n'a que 17 ans dépasse la madeleine de Proust: ce n'est pas une simple histoire mais une saga d'époque dessinée comme ambition. Celle de Lio était alors déjà immense: " Je voulais être les Beatles, je voulais être mieux que Blondie, dix fois mieux que Debbie Harry -d'ailleurs j'avais de plus belles jambes (sourire)-, mieux que France Gall -une sacrée chanteuse, il faut écouter ses interprétations jazz!- mieux que Peggy Lee. Aujourd'hui encore, quand j'arrive dans une émission télé, je pense que je suis la meilleure, même si après... C'est comme Marlene Dietrich, elle n'a jamais été aussi bien qu'au cinéma, filmée par Joseph Von Sternberg, elle y était mieux que dans la vraie vie." Alors bien sûr, Banana Split devait être un instantané qui fige temps et mode, polaroïd anticipant le calendrier des modernes années 80. " Le mélange idéal de Kraftwerk, Little Eva et de M" (rien à voir avec Matthieu Chedid: ce groupe britannique décroche en 1979 via Pop Muzik l'un des premiers tubes électro-rock, ndlr), comme le précise Lio. Duvall: " On a beaucoup raconté que personne ne voulait de Banana Split avant qu'Ariola ne sorte le disque en 1979, mais ce n'est pas vrai: la chanson était prête depuis 1977, mais on ne voulait pas de ce qu'on nous proposait. Je me souviens que Barclay imaginait qu'on l'enregistre avec Titanic, groupe de hard norvégien, on avait décliné(sourire). Et puis IBC, label belge, a voulu en faire une version reggae. Le type de la compagnie nous l'a annoncé alors que Jay Alanski, Lio et moi tenions le stylo pour signer le contrat: je me souviendrai toute ma vie de la scène où Vanda s'est écriée: "On ne va pas le faire en reggae!" Là, le type lui rétorque, amusé et paternaliste: "Vous me faites penser à ma fille!" Alors, elle lui dit du tac au tac: "Je vous interdis de me comparer à votre fille, qui doit être une connasse." (rires). Cela s'est arrêté là avec IBC." Lou Deprijck produit quelques séances mais Vogue rejette le résultat qui " évoque trop Plastic Bertrand". Lio: " D'une certaine manière, ces contretemps ont été une chance, même si Ariola, après qu'on a débusqué le tandem Dan Lacksman-Marc Moulin, n'y croyait guère. Pour la pochette, voulant réduire les frais, ils ne nous avaient accordé qu'une seule couleur à rajouter au noir et blanc. On avait choisi le rose fluo: la pochette est arrivée orange, on l'a remballée, on était assez arrogants pour le faire. On n'avait même jamais pensé que le morceau entrerait dans le Top 10. " " Jane Birkin, sa manière de chanter comme une chatte plongée dans l'eau,m'a ôté d'un grand poids. Je fais partie des chanteuses sans voix (sic) mais qui peuvent interpréter des textes. De toute façon, il est absurde d'envisager la chose comme une compétition sportive." Consciente de son métabolisme, Lio a trouvé en Duvall " un pygmalion, un démiurge, un rocker qui déroulait ma vie comme si elle était un film". Grâce à Alberto, beau-père de Vanda, le dandy découvre autre chose, " comment le homard jeté vivant dans une casserole fait tac tac tac sur le couvercle". Le genre de truc important dans une vie. Duvall a aussi été un gamin importé, suivant son diplomate de père en France: " Quand un type m'a dit à l'école que j'étais son pote, je me suis battu avec lui, parce que pour moi, "pote" c'était "pisspot", le truc dans lequel on pisse." La crotte de l'une et la pissotière de l'autre forment un bon départ pour une amitié jamais interrompue, malgré quelques différents. Celui qu'elle appelle un instant " Duvallium" tout en louant son génie supportait mal qu'on touche une virgule de ses textes. Parce qu'elle n'aimait pas le terme " FM" dans le Zip A Doo Wah qu'il lui proposait, elle l'a transformé en un " m m m m" hasardeux. Lio (s'adressant à Jacques): " Tu as réfléchi et ton talent immense est ressorti... Tout cela parce que je t'ai mis le doigt dans le cul" (sic). Lio, un rêve de proctologue? En la ramenant à Uccle, dont elle a fréquenté l'athénée, on laisse Lio partir pour The Voice et l'un de ses derniers enregistrements-marathons qui prolongent les sunlights jusqu'autour de minuit. Elle pronostique une finale plutôt italienne et masculine (la rencontre a lieu avant les demi-finales), dit son admiration absolue pour Daisy Hermans, "énorme diamant de talent". On la sent désireuse d'aimer de nouveaux arrivants même si le métier est trop vinaigre pour ses propres manières -farouches, indépendantes, têtues- de concevoir la vie. Elle tourne beaucoup, des téléfilms, du cinéma, n'aime pas forcément les tycoons de passage -Thomas The Artist Langmann pour ne pas le citer- et, oui, se souvient d'un autre morceau de Bruxelles, la Galerie de la Toison d'Or, comme décor cinématographique des Golden Eighties de Chantal Akerman, sorti en 1986. Elle y était actrice/chanteuse. Il ne faut pas la pousser pour qu'elle dise que, oui, ce cinéma-là l'ennuie un peu, beaucoup, pas tendrement. Pourtant, comme la chanson où elle a tissé des contre-emplois loin de la lolita présumée -en chantant Prévert par exemple-, le cinéma se souvient de son minou, au hasard, dans le film Chambre à part. Avec Michel Blanc qui partagea un bout de sa vie intime fin des eighties, justement. Sur le plateau d'Ardisson, après la parution de sa bio en 2004, elle eut cette phrase à propos de Stéphane Guillon ayant assimilé la réussite sexuelle de cette liaison temporaire au " gros braquemard de Blanc": "Ce connard de Guillon n'a rien compris au sexe (...), je plains ta femme mon pauvre: il a la langue bien pendue mais il ne sait pas où est le clitoris. " Ces mots-là, pas sûr que même Duvall les eût trouvés. Alors quoi, maintenant? Peut-être un spectacle impliquant des musiques de films et puis d'autres tournages. " Je n'ai pas l'impression d'avoir accompli le film ultime, même si j'ai beaucoup aimé la rencontre avec Arnaud Sélignac, qui m'a particulièrement bien filmée dans la série Rani , diffusée en décembre 2011 sur France 2. J'ai adoré, même si le tournage d'un mois en Inde signifiait laisser mes enfants, ce qui me brisait le c£ur." Avant de la déposer à domicile, arrêt Place Saint-Job, là où on a dû la croiser aux temps héroïques du Klacik, des Talking Heads en culottes courtes, du fameux imper cuir de mother, des rêves proto-punks. Elle a très envie d'une frite sauce américaine: " Sur le plateau de The Voice , on ne reçoit rien avant 17 heures, et je ne mange pas de saloperies, de chips, tu veux une frite?" Comment dire non? l PHILIPPE CORNET