Bruxelles, septembre dernier. Dans une petite salle du Bozar qui s'improvise auditoire comble, le Freedom de Jonathan Franzen fait débat. A la tête de la discussion, la New-Yorkaise Lila Azam Zanganeh y donne là le ton d'un cycle de conférences plutôt décomplexé qui soumettra, tous les 2 mois, un livre à l'analyse et à la discussion avec le public. " J'ai accepté le défi parce qu'il me permettait de parler littérature tout en sortant du carcan de l'appareil critique, des contraintes administratives... J'ai quitté la soirée pleine d'enthousiasme, en me disant qu'il fallait continuer à écrire des trucs pas commerciaux, parce que j'y ai rencontré des gens qui étaient engagés, j'y ai vu de vrais lecteurs. Tout est là, dans cet échange... " On retrouve la jeune femme un mois plus tard, rayonnante dans une sombre arrière-cour typiquement parisienne, ville qu'elle a regagnée le temps du lancement, en France, de son premier livre d'ores et déjà sorti aux Etats-Unis. Fille de parents iraniens exilés en France, la jeune femme naît au langage en franco-persan et à la littérature en Khâgne. Une formation comme un corset, rigide et placée tout entière sous l'égide mo...

Bruxelles, septembre dernier. Dans une petite salle du Bozar qui s'improvise auditoire comble, le Freedom de Jonathan Franzen fait débat. A la tête de la discussion, la New-Yorkaise Lila Azam Zanganeh y donne là le ton d'un cycle de conférences plutôt décomplexé qui soumettra, tous les 2 mois, un livre à l'analyse et à la discussion avec le public. " J'ai accepté le défi parce qu'il me permettait de parler littérature tout en sortant du carcan de l'appareil critique, des contraintes administratives... J'ai quitté la soirée pleine d'enthousiasme, en me disant qu'il fallait continuer à écrire des trucs pas commerciaux, parce que j'y ai rencontré des gens qui étaient engagés, j'y ai vu de vrais lecteurs. Tout est là, dans cet échange... " On retrouve la jeune femme un mois plus tard, rayonnante dans une sombre arrière-cour typiquement parisienne, ville qu'elle a regagnée le temps du lancement, en France, de son premier livre d'ores et déjà sorti aux Etats-Unis. Fille de parents iraniens exilés en France, la jeune femme naît au langage en franco-persan et à la littérature en Khâgne. Une formation comme un corset, rigide et placée tout entière sous l'égide mortifiante d'une phrase de Victor Hugo -" Etre Chateaubriand, ou rien"- qui a tôt fait d'inhiber un esprit libre. " Rien n'est plus précieux au monde que la littérature, mais en France il y a cette idée que pour écrire, il faut avoir du génie. On y a presque une trop haute idée de la littérature. En fait je n'aurais jamais rien écrit si je n'avais pas quitté la France. Je suis partie à 22 ans. " L'anglais -4e langue qu'elle apprend dès 12 ans, en décortiquant Hamlet dans le texte- et le monde anglo-saxon lui décillent le regard. " En France, être écrivain est une sorte de posture ontologique, sacralisée. Aux USA, vous êtes "writer" dès que vous écrivez des piges. Ça met l'accent sur la pratique, l'expérimentation. Aujourd'hui, je crois que, plutôt que du génie, il faut une bonne dose d'humilité pour être créatif. " La jeune femme -un temps enseignante à Harvard- consacre aujourd'hui son intuition anti-académique par l'écriture d'un premier livre étonnant, à la fois joyeux et lettré, qui explore sa passion pour Vladimir Nabokov. " J'étais en route pour faire un doctorat sur Nabokov, puis j'ai décidé de ne pas le faire. Nabokov détestait les ouvrages didactiques. J'avais le désir d'être devant une pleine page blanche. Il est vite devenu clair que le format allait être très ludique. " Sous-titré Nabokov et le bonheur, son livre L'enchanteur poursuit une conviction audacieuse: " La plupart des critiques ne s'intéressent à Nabokov que sous un angle moral. Or, la morale n'est qu'une partie du jeu d'échecs avec le lecteur, il se passe tant d'autres choses. Fondamentalement,et en dépit d'intrigues sombres, je pense que Nabokov est du côté du bonheur, d'un regard profondément lumineux. " Une posture inédite, aventureuse aux USA, où l'auteur de Lolita trimballe la réputation d'écrivain difficile, et où les relents de puritanisme le réduisent régulièrement à l'inceste et à la pédophilie... Ce à quoi s'ajoutait une part de défis plus intimes: " Ecrire sur l'un des plus grand stylistes du XXe siècle, a fortiori quand on sait qu'on lui doit une partie de son amour de la langue, c'était très effrayant. Je savais que des tas de nabokoviens deviennent un peu des caricatures, des fous furieux qui finissent par imiter Nabokov... "Son projet hybride, Lila l'a naturellement conçu en anglais, la langue du roman par excellence selon Nabokov, qu'il aura lui-même tardivement préférée au russe -l'une des intuitions sensibles qu'elle partage avec son maître à penser. " L'élasticité, la plasticité miraculeuse de l'anglais, la richesse presque inimaginable de son vocabulaire, permettent une vraie liberté.Il y a cette zone d'ombre -"a grey area"- qui vous entoure quand vous n'êtes pas un natif de la langue et qui vous permet de faire des manipulations assez drôles avec elle. " Plutôt que de théoriser froidement sur le bonheur nabokovien, Zanganeh fait le choix d'une mise en scène chaleureuse, aérienne, chacun des 15 courts chapitres de son livre reflétant l'une des incarnations du bonheur chez l'auteur d' Ada ou l'ardeur: flashs biographiques, faux commentaires de textes, photos, poèmes en prose, jeux typographiques, interviews fictives... Un temps correspondante au Monde pour la littérature américaine et au New York Times pour l'européenne, Lila a un point de vue sans concession sur le dialogue entre les 2 univers. " Les auteurs américains continuent d'être préoccupés par l'idée du grand roman américain, ils ont des ambitions romanesques d'un calibre, d'une échelle de magnitude complètement différente. La littérature américaine continue de se poser ces questions: qu'est-ce qu'un roman, qu'est-ce qu'être américain, et en quoi réside la poésie du roman et de l'être au monde? C'est une triple ambition littéraire, identitaire, métaphysique. En France, la littérature est d'avantage une affaire privée, un peu bizarre. L'autofiction, c'est un truc que je ne comprends pas. La langue n'y existe pas. C'est pour ça qu'en exportation, ça ne marche pas du tout. Honnêtement, je ne vois pas beaucoup de passerelles en ce moment. " Et de contredire aussitôt toute idée d'imperméabilité sur une désarmante et romanesque façon d'être au monde. " J'habite à New York comme franco-iranienne mais avec un passeport canadien qui m'a toujours fait l'impression d'un document étrange... Je suppose que, d'une certaine manière, écrivant en anglais et vivant à New York, je suis en train de devenir un écrivain américain.. . Bien que je n'ai jamais su comment construire son identité en en ayant 3 ou 4 à la fois... " L'ENCHANTEUR, NABOKOV ET LE BONHEUR DE LILA AZAM ZANGANEH, ÉDITIONS DE L'OLIVIER, TRADUIT DE L'ANGLAIS (USA), 240 PAGES. *** BOZAR BOOK CLUB, LES 17/11 (NABOKOV, LOLITA), 26/01 (LES POÈTES PERSANS CLASSIQUES), 29/03 (CÉLINE, VOYAGE AU BOUT DE LA NUIT), 24/05 (NDIAYE, TROIS FEMMES PUISSANTES), À BOZAR, 1000 BRUXELLES. RENCONTRE YSALINE PARISIS, À PARIS